Allan (Les analyses du Glaçon)Analyse de MysterFrizz

Quelques mots sur "Allan"
Le destin d'Edgar Poe fait partie de ces destins brisés qui ont toujours fasciné Mylène : Frances Farmer, Louis II de Bavière, Egon Schiele... A l'occasion de nombreuses interviews, Mylène le citait d'ailleurs comme son auteur de chevet, allant même jusqu'à en ramener une magnifique édition d'époque chez Paul Amar, avec qui elle la feuillettera rapidement. La chanson Allan, présente sur le deuxième album studio de l'artiste, est donc l'occasion d'un hommage appuyé à l'auteur des Histoires extraordinaires, et en particulier à une de ses nouvelles : «Ligeia».

Résumé de la nouvelle
Le narrateur de Ligeia est aussi le héros de l'histoire. Il nous raconte sa rencontre avec une femme remarquable, tant par sa beauté «étrange» que par ses connaissances «gigantesques, étourdissantes». Après quelques temps, il parvient à l'épouser. Pourtant, frappée de maladie, Ligeia a tôt fait de mourir. Désespéré, le narrateur accepte pourtant de se remarier avec une autre femme, Lady Rowena de Tremaine. S'abandonnant à l'opium, le narrateur cultive le souvenir de la morte dont il hurle le nom «durant le silence de la nuit» et «dans les retraites ombreuses des vallées». Rowena tombe malade à son tour. Dans les délires de la fièvre, elle se plaint de visions et de bruits dans sa chambre, sans que personne ne la prenne réellement au sérieux. Elle finit par mourir. Débute alors la veillée funèbre. Le narrateur seul auprès du cadavre, le voit soudain s'agiter. Il se précipite, essaie de sauver sa femme, qui finalement semble trépasser à nouveau. Au cours de cette longue nuit, il assiste ainsi, impuissant, à une série de résurrections et de morts de sa femme, au cours desquelles le cadavre change peu à peu d'aspect. Peu avant l'aube, le cadavre revient à la vie une dernière fois et se lève, mais à la joie du narrateur, lorsqu'il se débarrasse de son suaire, ce ne sont pas les yeux de sa femme qui le contemplent, mais «les yeux adorablement fendus, les yeux noirs, les yeux étranges de [son] amour perdu, – de lady, – de LADY LIGEIA !»
La démonstration à l'arrière plan de la nouvelle, c'est l'affirmation de la volonté humaine, volonté si forte chez Ligeia qu'elle parvient à transcender les limites de la vie et de la mort… Pour Poe, la volonté, l'âme forte, ne meurt pas…

Allan
Dans les couplets de la chanson, Mylène s'adresse directement au narrateur, en reprenant une série de termes tirés de la nouvelle ou de l'œuvre d'Edgar Poe : pour le premier couplet, les emprunts viennent de Ligeia, pour le second, avec le masque empourpré de sang séché, on peut penser à un clin d'œil à la nouvelle Le masque de la mort rouge du même auteur. Il est amusant de constater que dans ce dialogue avec l'auteur, Mylène conserve uniquement le «Allan» dans le nom d'Edgar Allan Poe, commettant ainsi une erreur fort répandue qui consiste à confondre le nom de la famille adoptive de l'auteur avec un deuxième prénom. En même temps, il faut reconnaître qu'au niveau euphonique, les chœurs en «Edgaaaar, Edgaaaar» auraient été nettement moins classes... Les couplets permettent un parcours rapide des thématiques des nouvelles (mort, fantômes, étrangeté…) mais les doubles d'une évocation de l'auteur lui-même dont les écrits semblent être perçus comme un témoignage d'une vie de souffrance, «chant monotone» ou Mylène entend «la peur du néant et les pleurs d'enfant»… Ce qui n'est pas sans nous faire penser au morceau qui clôt les concerts de 1989 «Mouvements de Lunes»… Il est très probable de penser qu'à l'époque, cette lecture avait eu de profondes résonances sur Mylène dont les textes de l'époque sont pour le moins sombres...

Ligeia
Mais ce qui ressemble à un dialogue entre la chanteuse et un de ses auteurs de prédilection va plus loin dans le refrain de la chanson, que je ne résiste pas à citer en intégralité ici :

D'étranges rêveries
comptent mes nuits
D'un long voyage où rien ne vit
D'étrange visions couvrent mon front
Tout semble revêtu d'une ombre
L'étrange goût de mort s'offre mon corps
Saoule mon âme jusqu'à l'aurore
L'étrange Ligeia renaît en moi
De tout mon être je viens vers toi !

Admirable réussite de transposition, ce refrain réécrit et condense l'intégralité de la nouvelle... Il faut en effet bien voir que Mylène joue ici le rôle de Rowena, la deuxième femme du narrateur, qui voit ses nuits envahies par des rêves et des visions attribuées à la fièvre. Elle s'enfonce donc peu à peu dans cette mort au goût étrange qui saoule son âme jusqu'à l'aube (moment où s'achève en effet la nouvelle) tandis que l'âme de Ligeia prend peu à peu possession de son corps... Les deux derniers vers, du coup, mettent en évidence le moment de possession : si c'est en effet Rowena qui prononce «l'étrange Ligeia renaît en moi», dans le vers suivant, sa bouche ne lui appartient déjà plus, et c'est Ligeia enfin ramenée à la vie qui peut affirmer à son amour perdu «de tout mon être, je viens vers toi.»...
En racontant à nouveau cette histoire de possession dans sa chanson, Mylène offre ainsi une illustration assez frappante de la lecture d'identification, de l'effet «envahissant» qu'a pu avoir sur elle la lecture des textes de Poe…

Masque blafard
C'est donc une constante de l'oeuvre qui est ici exposée de manière exemplaire : le goût du masque, l'envie d'interpréter des rôles qui sont, nous dit Mylène "des personnages autres que soi-même"... Mylène se masque, se cache derrière les personnages qui lui ont permis de penser sa vie : de la fille de Ryan à Ligeia en passant par les "rousses écorchées" de Schiele ou par les personnages que construisaient pour elle Laurent Boutonnat de clip en clip... Ce recours au masque devient un moyen de dire une vérité impossible... C'est le sens de la citation de Lanza del Vasto qui orne l'album En concert : "Entrer en scène sous un masque n'est pas un mensonge : c'est le plus souvent le seul moyen de tout dire sans offenser la pudeur ni trahir les secrets qu'il faut respecter."

Les emprunts
Mylène Farmer puisse dans la traduction de la nouvelle par Baudelaire plusieurs expressions pour construire son hommage. Dans la nouvelle, Ligeia écrit des poèmes. Un de ces poèmes évoque ainsi :

Des mimes faits à
l'image du très haut
Pauvres poupées qui vont et viennent
Au commandement des vastes êtres sans formes.
Ou encore un
Fantôme éternellement pourchassé
Par une foule qui ne peut le saisir
A travers un cercle qui toujours retourne
Sur lui-même, exactement au même endroit

Voilà pour les premiers vers du couplet «pauvres poupées qui vont qui viennent» et «pauvre fantôme étrange et blême».
Dans le même poème, on trouve enfin le passage suivant, auquel fait très probablement allusion Mylène lorsqu'elle écrit «la nuit frissonne» :
Toutes les lumières
s'éteignent, – toutes toutes !
Et sur chaque forme frissonnante, le rideau, vaste drap mortuaire
Descend avec la violence d'une tempête.

Autre emprunt direct au texte, l'expression «d'étranges visions» est présente dans la bouche du narrateur qui explique que «d'étranges visions, engendrées par l'opium, voltigeaient autour de moi comme des ombres».


MysterFrizz
    

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