Dégénération (Les analyses du Glaçon)Analyse de MysterFrizz

Sexy coma
La tentation du néant, du vide, de la mort… Voilà qui n'a a priori rien de nouveau dans l'univers de Mylène Farmer… Au fil des albums et depuis Au bout de la nuit, on ne compte plus les volonté de «s'endormir loin [des] chimères» ; de «s'éloigner de tout», de se «dissoudre dans l'éternité»... Je vous épargne la liste intégrale pour citer Mylène elle-même, lors d'une interview sur Nostalgie pour l'album Anamorphosée : «parfois on a envie de se confondre avec le vide, avec le rien». Chanson d'ouverture de Point de Suture, Dégénération fait irrémédiablement penser à California. Les deux chansons traitent en effet rigoureusement du même thème, mais sous deux angles différents… Dans California, ce qui est sexy, c'est «le ciel de Californie», c'est-à-dire le voyage, le dépaysement. C'est parce que la vie parisienne est devenue apathie, coma mortifère, que le lointain se pare des couleurs séduisantes d'un fix… Dans Dégénération au contraire, ce qui est sexy, c'est le coma. On est donc dans une véritable dynamique de renversement par rapport à Anamorphosée. Aux portes de Point de suture, l'apathie et la pesanteur combattue dans Anamorphosée deviennent des sources de tentation à la séduction inquiétante… Volonté de s'arrêter dans ce sexy coma qui cependant est aussi une blessure, une source de mort : un trauma… Jamais autant que dans cet album la volonté de l'arrêt n'aura été si clairement mise en avant, sans doute parce que ces sensations diffuses et paradoxales ont pris corps dans la réflexion sur l'ennui qui semble avoir occupé Mylène ces dernières années… On pense bien sûr à Paradis inanimé, où Mylène nous offre cette étonnante, et macabre sculpture de son propre gisant… Il s'agit donc de s'arrêter, de tenter de ne plus bouger du tout. Cet attrait de l'arrêt est comparé à l'éros, mais aussi au Styx, fleuve des enfers aux eaux létales. S'adressant directement au coma, qui devient une sorte de force vive, Mylène constate sa dimension séduisante, attirante… Le coma est sexe : force érotique, il est désir… Mais tout comme il était trauma, il est aussi Styx, enfer, force négative et anesthésiante. Les dieux grecs, lorsqu'ils devaient jurer, prononçaient en effet leur serment sur le Styx. C'était, pour un Dieu, le plus sacré des serments, inviolable même pour Zeus… A la divinité qui rompait un serment sur le Styx, le châtiment immédiat : un coma de mort, justement, dans lequel il était privé de tous ses pouvoirs… Ces deux faces du coma, l'une sombre et dangereuse, l'autre plus lumineuse sont cependant toutes deux vécues sur le mode de l'attraction. L'inlassable répétition du «j'aime l'ombre et la lumière» trouve à nouveau ici une illustration : sexy le coma, comme le trauma… Sexe, Styx : même combat… Et mêmes sonorités !
On en arrive donc à cette surprenante volonté, ou plutôt tentative, d'arrêt… Face à l'attraction du vide et de l'apathie : un «test statique». Mais le choix du terme «test» traduit bien cette ambivalence du coma… L'arrêt total, le «paradis inanimé» (un coma transfiguré en expérience mystique) n'est pour l'instant qu'un simple test… A voir donc si l'expérience sera reconduite, ou si le test s'avèrera non concluant…

Le réveil de Mylène
Pour rendre perceptible cette volonté d'arrêt, le texte travaille sur l'allitération (en S et en T) et la répétition, marquant ainsi une volonté d'uniformisation de la langue. Il se fait en quelque sorte emblème du coma, répétition à l'infini des mêmes mots, des mêmes sons… D'aucun ont d'ailleurs pu utiliser cet aspect répétitif, «comatique» du texte pour annoncer la mort de la plume farmérienne… Effet réussi donc… Mais il faut se montrer attentif. Que le texte ressemble à une inlassable répétition, oui. Mais il ne peut s'y réduire. Le test statique, en effet, s'enraye. Mylène bégaie d'abord sur le mot «test», puis un peu plus loin dans la chanson, sur le mot «coma»… Ce bégaiement n'est pas sans rappeler les premiers frémissements d'un éveil, d'une sortie du coma, comme dans les premières minutes du clip de Bruno Aveillan.
Et c'est ici justement que le travail sur les mots marque cet échec du test statique, qui se décline de la façon suivante : test statique > extatique > esthétique… Le test statique conduit donc à un coma extatique, l'extase se caractérisant justement par un arrêt de la réflexion et du mouvement dans le cadre d'une expérience mystique… Puis ce coma devient esthétique… Dans le passage à l'esthétique (c'est-à-dire à l'art) on a la nécessité d'une recréation de cet état de coma par l'art… Un coma esthétique, ce n'est plus un coma médical, c'est la représentation d'un coma, bref, un jeu de rôle. Or la condition même de ce coma transcendé par l'art est justement une sortie du coma créatif, et donc un travail d'écriture… Le test statique a porté ses fruits, il a été vécu comme une sorte d'extase, mais il a aussi créé une nouvelle dynamique d'écriture et de création… Il n'est pas anodin que ce soit ce passage précisément qui soit d'ailleurs un peu plus tard dans la chanson «recréé», réécrit sous la forme d'une variation musicale… Premier couplet, premier coma, extatique, second couplet ; second coma, esthétique, à la fin de la chanson… Une répétition, certes, mais à l'image de la chanson, une répétition qui transforme, qui réécrit…
Pour retrouver une inspiration, Mylène avait jusqu'à présent beaucoup prôné le voyage, l'ailleurs, le dépaysement. Dans Point de suture, c'est plutôt une sorte de passage par la mort, par le vide en soi qui permet de revenir à la vie (et donc à l'écriture puisque «les mots sont nos vies»). Le lien se fait presque tangible quand on écoute d'anciennes interviews, et qu'on entend l'artiste confier à la journaliste qui l'interroge pour la radio Contact que le voyage correspondait à «l'envie de découvrir autre chose, et de se régénérer». C'est d'ailleurs sans doute cette dynamique de repli sur soi qui explique ensuite l'utilisation, au fil de l'album et des interviews, de références qui sont puisées au sein même de l'œuvre. Mylène est devenue son propre sujet d'inspiration. Le titre Dégénération n'avait pas manqué déjà de rappeler à certains la fameuse «génération désenchantée», et Mylène elle-même a confirmé ce lien lors d'une interview au Journal de 20h de TF1.

Faut qu'ça bouge !
Pour résumer, Dégénération est la démonstration même de la démarche créatrice de Mylène Farmer. Elle est réflexion sur la possibilité même de l'écriture sans changement, et elle conclut sur la victoire du mouvement sur le coma. Le refrain est à l'image de cet impossible coma, le beat en effet disparaît sur les premières phrases, et les longues notes tenues provoquent une sensation de calme et d'apaisement au sein de cette chanson dynamique : mais le coma est alors qualifié par le terme, fort, de dégénération. Dégénération, soulignons, est un synonyme rare de «dégénérescence». Il désigne un avilissement profond des caractères originaux d'un pays, d'une nation. Aussi attirant soit l'arrêt, il n'a en fin de compte rien permis, rien engendré d'autre qu'une dégénérescence désespérée, un vide créatif… La chanson se fait réflexion sur les mécanismes et les conditions même de l'engendrement d'un texte… Tentation de la boucle, tentation de l'arrêt, et toujours pourtant cette envie d'autre chose. Retour de la rythmique sur la deuxième partie du refrain, comme un réveil qui fait alors émerger une question lancinante : celle de son public… Où est ma génération «désenchantée» ? Où est mon public, qu'est-il devenu ? L'artiste semble se regarder droit dans les yeux, constater la dégénération et vouloir lui trouver une solution : ce sera Point de Suture, album up-tempo, album qui vise sans doute à secouer les choses qu'Avant que l'ombre avait quelque peu ouaté, lissé, anesthésié…

Où est ma génération ?
A la sortie du single, nombreux sont ceux qui ont immédiatement tissé le lien avec Désenchantée. Mylène elle-même l'a confirmé, on peut donc le considérer comme une certitude. Il y a aussi, dans Dégénération, quelque chose qui joue avec le tube de Mylène Farmer, un écho en quelques sortes. Lors du journal de TF1, Mylène l'explique de la sorte : «j'ai surtout le sentiment que la nouvelle génération (...) est dans un monde d'une ultra-violence et que c'est un monde qui est très très difficile...»
Le constat sur la société actuelle est sévère. La France actuelle semble avoir engendré un tel «tumulte» que même Mylène, très discrète sur ses positions politiques, semble ressentir ce besoin de changement, cette aspiration à un mieux-être dont personne ne connaît exactement la teneur. Partis politiques en grande partie épuisés ou népotiques, misère sociale, stigmatisation des exclus… L'avenir est au moins aussi noir que le présent, et cet état pesant fait aussi le fond d'une partie des textes de l'album (Réveiller le monde et C'est dans l'air en particulier). C'est ce désarroi aussi qui provoque l'échec du «test statique» évoqué dans la chanson, c'est quand Mylène se demande ce qu'est devenu «sa» génération, c'est-à-dire les jeunes et moins jeunes qui la suivent depuis ses débuts que le beat revient sur la chanson, et qu'elle parvient à souhaiter que ça bouge, quitte à devoir s'arracher à son «sexy coma».
Les images du clip de Dégénération, avec leur ambiance totalitaire, où les militaires sont omniprésents viennent d'ailleurs clairement signifier la source de cette violence : elle est violence politique, morale, organisée… Restons toutefois mesurés : Mylène Farmer n'a pas non plus vocation à servir de nouveau messie, elle n'est pas porteuse d'un message rigoureusement construit, bref d'une politique. Le «j'sais pas moi» est en ce sens éloquent. C'est en terme de morale (au sens noble du terme) qu'elle se positionne, appelant à un changement qui, au-delà des régimes et des partis, s'adresse directement à l'Homme. Le clip de Bruno Aveillan, comme Mylène l'expliquait à Claire Chazal permet comme souvent de dresser un contrepoint au texte de la chanson… Une dégénération, un monde de violence ? Soit, mais là où la chanteuse n'apporte aucune solution plus concrète qu'un «faut qu'ça bouge», le réalisateur lui a suggéré de convertir cette violence en amour. L'idée a séduit Mylène. Il faut dire que c'est le remède qu'elle aussi propose dans Réveiller le monde, qui reprend de manière plus explicite les thématiques de Dégénération…


MysterFrizz
    

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