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Gilles Laurent (Co-scénariste)Interview Giorgino - 2003

Gilles Laurent est un complice aussi discret qu’important dans l’équipe Farmer-Boutonnat. Comédien, acteur de doublage et auteur, il participa à l’écriture de deux clips, de la première tournée et écrivit avec Laurent le scénario de Giorgino. C’est dire si son témoignage est capital et enrichissant.

Parcours
J’ai débuté en tant que comédien à l’âge de treize ans dans un téléfilm avec Pierre Fresnay, intitulé Tête d’horloge. Puis j’ai enchaîné avec une pièce de théâtre et une trentaine de téléfilms, dont une quinzaine de rôles principaux (notamment Siberman, de J. De Lacretelle, tourné par P. Cardinal, Le Sagouin, d’après Serge Mauriac mis en scène par Serge Moati, Les Yeux Bleus, un feuilleton de six heures tourné par François Dupont-Midy). Après, je me suis mis à écrire et j’ai parallèlement continué à jouer pour la radio et à faire du doublage. Actuellement, mon activité professionnelle est entièrement concentrée sur l’écriture.

Laurent et Mylène
J’ai connu Laurent à l’époque où j’étais comédien. Laurent désirait également l’être et il était venu me voir sur un tournage, pour en discuter. C’était vraiment un touche-à-tout, aussi bon musicien que caméraman. Il m’a fait l’amitié d’être cadreur sur un court-métrage que j’avais écrit, et dont le sujet l’intéressait, La Lettre à Dieu. Il m’a présenté Mylène peu de temps après, avec son projet de lui faire chanter Maman à tort.

Genèse
L’écriture de Giorgino a débuté bien des années avant la sortie du film. Laurent avait envie de faire un long-métrage. Nous sommes partis d’une musique au piano, qui lui trottait dans la tête. A partir de là, nous avons écrit pratiquement quotidiennement pendant presque un an. Nous étions tous deux très motivés, car nous avions une liberté absolue. Giorgino n’était pas un film de commande, il n’y avait pas d’échéance particulière. C’était passionnant, il y avait tout à construire autour de cette musique douloureuse et romantique. Une fois écrit, ce scénario est resté dans un tiroir pendant un certain temps, durant lequel Laurent m’a sollicité pour écrire deux clips avec lui, et travailler, avec Mylène et lui, à la publicité du spectacle du Palais des Sports en 1989. Mylène a suivi l’évolution de l’écriture de Giorgino, mais elle n’est jamais intervenue directement dans cette écriture. Ce film, s’il l’intéressait, était avant tout le projet de Laurent.

Financement
Giorgino était un film ambitieux, Laurent voulait une très grande chose, à la David Lean. Les décors coûtaient cher et il fallait trouver d’immenses paysages enneigés durant des semaines, donc aller tourner loin. C’était un film lourd à monter, avec beaucoup de contraintes. D’autant plus qu’il y a toujours eu une assez grande difficulté pour les gens du show business à mettre les pieds dans le cinéma. Ils y sont rarement les bienvenus.

Personnages
Nous écrivions pour Mylène le rôle de Catherine. Mais, pour les autres acteurs, rien n’était déterminé. Le romantisme, le symbolisme et l’envie de retrouver certains archétypes guidaient l’écriture. De la première à la dernière page, nos personnages sont restés parfaitement fidèles à ce que nous attendions d’eux.

Longueur
Giorgino ne devait pas être si long. Le vrai souci, à mon sens, est venu de ce timing éclaté. Le film devait faire deux heures. Les derniers chronométrages se situaient très exactement entre 1H58 et 2H03. Au final, le film a fait 3H20 ! 1H20 de plus, sans qu’aucune scène ni aucun dialogue ne soient ajoutés au scénario ! Dans les années 80, Godard disait : « Il y a vingt ans, les critiques avaient l’amour du cinéma ; aujourd’hui, ils ont l’amour de l’amour du cinéma. » Je crois qu’en raison du temps qui s’est écoulé entre l’écriture et le tournage, Laurent s’est distancié de son récit. Qu’il a fini par avoir « l’amour de l’amour de Giorgino ». Le timing des scènes s’est étiré sur le tournage. J’ai précisément en tête une scène calculée à vingt secondes avec Laurent et que j’ai retrouvée à une minute et dix secondes en projection ! Elle était de plus tournée en plan séquence, donc impossible à raccourcir. Laurent n’a pas cherché au montage à contrecarrer ce dérapage. Ces 3H20 n’étaient évidemment pas prévues, sinon le film aurait été même impossible à monter. Cela me ferait plaisir de revoir ce film aujourd’hui. Plaisir et appréhension. J’ai le souvenir de très belles choses, mais aussi de cet étirement du temps et d’une débauche d’images. Je me souviens également de ces petites ponctuations humoristiques qui apportaient un autre degré à la douleur de l’histoire, et qui ont disparu au tournage et au mixage. Mais, quoi que soit devenu le film, j’aime encore l’histoire et les personnages de Giorgino. Et je pense que c’est loin d’être un film vide, en dépit de ses étirements et de ses redondances. J’assume totalement le script de ce film.

Montage et post-production
J’avais vu Laurent avant qu’il ne parte tourner, il m’avait montré les maquettes des magnifiques décors de Pierre Guffroy. Après le tournage (auquel je n’ai pas assisté), j’ai dû voir un premier bout à bout. Je ne m’inquiétais pas trop encore à ce moment là, car lors des premiers montages, on voit énormément de matière, et on ne sait pas exactement jusqu’où les coupes et les aménagements conduiront ce matériel brut. J’ai ensuite vu une version d’environ 3H30. Bien sûr, comme tout le monde, j’ai évoqué ces longueurs avec Laurent. Mais elles n’étaient pas accidentelles pour lui, il les revendiquait. Laurent a toujours été quelqu’un d’entier, et de toute façon, en France au moins, le metteur en scène d’un film est le seul maître à bord. Laurent a mené son film tel qu’il le ressentait, selon sa vision d’artiste.

Sortie et réactions
Honnêtement, à la sortie du film, je ne savais plus quoi en penser. Je ne sais pas non plus ce qu’en pensait réellement Laurent. C’est un être secret. Je peux comprendre qu’on déteste un film, mais j’ai été très choqué à l’époque par les attaques personnelles que j’ai lues dans la presse contre Laurent. Je me rappelle l’article d’un journal de cinéma où l’on s’attaquait haineusement à lui en tant qu’individu et non en tant que metteur en scène. Je lui ai même adressé une lettre à ce sujet, car les termes de l’article étaient carrément vichyssois, proprement dégueulasses. L’échec du film et le passage au pilori de Laurent ont été à mon sens beaucoup trop cuisants. Biens sûr, cela m’a également beaucoup blessé. Ce film, c’était neuf mois d’écriture passionnante et des années d’attente. J’ai eu assez peur pour Laurent dans les semaines qui ont suivi la sortie de Giorgino. Je me demandais quel homme serait capable d’encaisser toute cette haine. Mais Laurent est une force de la nature. Même s’il s’est éloigné de la mise en scène, s’il a été un temps dégoûté de l’image, j’espère et je crois qu’on le retrouvera un jour derrière la caméra, car c’est un homme de talent.

Pourvu qu'elles soient douces
Laurent et Mylène ont inventé le clip qui raconte de vraies histoires. Avant 1983, on faisait surtout de jolies images qui illustraient gentiment les chansons... Nous étions dans l'écriture de Giorgino, quand un jour Laurent m'a dit qu'il adorerait faire une suite à Libertine. J'ai plongé dans le projet avec délectation, et nous avons écrit Pourvu qu'elles soient douces. Nous avons rédigé une première version, où Libertine inanimée était recueillie par l'armée anglaise qui avait envahi la France. Puis, par acquis de conscience, nous avons appelé un historien pour vérifier la situation de l'époque. Et là, nous avons eu la terrible surprise d'apprendre que jamais une armée britannique n'avait pénétré sur le sol français pendant la Guerre de 7 ans ! Pour être exact, une troupe avait bel et bien débarqué sur une plage, mais elle avait tout de suite été rejetée à la mer ! Donc, notre sujet ne tenait pas ! C'était une catastrophe, car les lieux, les équipes et les dates de tournages étaient déjà réservés ! Après une dizaine d'heures enfermés en tête à tête, nous avons soudain compris que cette "erreur" historique serait le sujet, la force même du film : l'histoire d'un détachement anglais qui pénètre par erreur sur le sol français et qui découvre, grâce au "où suis-je?" de Libertine qu'il est en territoire ennemi. Le clip s'est fait sur les chapeaux de roue : l'écriture continuait alors même que les préparatifs pour le tournage commençaient, et nous avons dû aller nous-mêmes chercher des costumes de soldats à Marseille, car il y avait pénurie d'uniformes à cette époque (en raison de la commémoration du bicentenaire de la Révolution française, ndlr).

Sans logique
Après Pourvu qu'elles soient douces, Laurent m'a demandé de réfléchir à des images et à une histoire pour Sans logique. Il savait parfaitement ce qu'il voulait, comme d'habitude : un clip beaucoup moins cher, et un tournage beaucoup plus rapide. Avec Laurent, tout s'est toujours très bien passé sur le plan de la création. Nous nous enfermions le matin à 9 heures, et nous discutions à bâtons rompus, jusqu'à ce que des images, puis le sujet, s'imposent. Après, l'écriture était très naturelle, car nous rédigions tous deux assez facilement. Sans logique est né de cette façon. Comme pour le clip précédent, tout se passait dans la mouvance de l'écriture de Giorgino. Ce film a donc été très porteur au niveau de l'énergie, c'est d'ailleurs pour cette raison qu'aujourd'hui, je me méfie de ces projets que les metteurs en scène traînent pendant très (trop) longtemps. Car au final, Giorgino a peut-être été vidé d'une certaine substance en nourrissant tous ces projets annexes, avant même de voir le jour.

Concert 1989
En ce qui concerne le Palais des Sports, c'était encore une expérience nouvelle pour moi. Je connaissais bien le répertoire de Mylène. Elle venait parfois nous lire les paroles d'une chanson, tandis que nous écrivions avec Laurent, et nous nous entendions bien. Laurent et Mylène m'ont demandé de les aider à construire une colonne vertébrale au spectacle : proposer un certain déroulement, aider à cadrer l'image de Mylène depuis les affiches (où j'ai proposé de décliner les petites phrases de L'Horloge de Baudelaire), en passant par le décor et en réfléchissant à la chronologie des chansons autour d'une symbolique que raconterait le spectacle.

Regrets ?
Je peux vous dire que l’écriture de Giorgino a été un pur moment de bonheur. Je ne regrette pas l’univers abordé par le récit. Ce qu’il en reste dans le film ? Je ne m’en souviens pas et c’est pourquoi, le temps passant, je le reverrais avec curiosité.


Instant-Mag - 2003
    

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