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Jean-Pierre Sauvaire (Chef opérateur)Interview Giorgino - 2003

Jean-Pierre Sauvaire est l’un des chefs opérateurs les plus réputés en France et il a travaillé sur des films aussi important que Taxi, Vidocq ou Le boulet. Fidèle compère de Laurent Boutonnat, c’est lui qui apporta cette lumière éclatante et particulière à de nombreux clips, et bien sur au film Giorgino. Rencontre passionnante, dans le calme d’une brasserie feutrée.

Parcours
Dans l’équipe image, j’ai suivi un parcours traditionnel qui m’a amené, après avoir été assistant pendant environ sept ans, à exercer mon métier de chef opérateur (ou directeur de la photo), notamment dans le publicité, le clip, et, depuis quelques années, dans le long-métrage. Le chef opérateur « met en lumière » les images, c’est-à-dire qu’à travers son travail et son regard sur l’image, il sert au mieux une histoire, un scénario, un metteur en scène. Mettre en image, cela recouvre l’aspect technique : caméra, machinerie, lumière, gestion d’équipe et de matériel, choix de la pellicule, etc. Le métier recouvre également, tâche très importante, l’aspect artistique, c’est-à-dire la direction de la lumière, du cadrage, des ambiances de couleur, des choix de contraste et une collaboration, voire une complicité assez forte, avec le chef décorateur. C’est un métier à la fois technique et artistique.

Clips
En ce qui concerne mon travail sur les clips, il y a eu ma rencontre avec Laurent Boutonnat et Mylène, avec lesquels j’ai beaucoup travaillé entre 1984 et 1993, date du tournage de Giorgino. Je les ai rencontrés tout à fait par hasard, tout simplement parce qu’à l’époque, nous étions voisins. Nous partagions une maison près de
Denfert-Rochereau, Mylène et Laurent en occupaient une partie, ma future femme et moi, l’autre. Laurent savait que j’étais chef opérateur. Un jour, il est venu me demander un coup de main pour tourner le clip Plus grandir. Suite à cette formidable première expérience, j’ai éclairé de nombreux clips, dont les plus marquants furent Pourvu qu’elles soient douces, Sans logique, Regrets, et Désenchantée, qui reste je crois pour Mylène l’un de ses meilleurs souvenirs de tournage. J’ai également participé au tournage du film de la tournée 1989, dont on a fait brûler le décor à la fin, dans un champ à la campagne, tout près des studios d’Arpajon !
Les clips Regrets et Désenchantée, tournés à Budapest, ont servi d’une part à tester la production hongroise avant le tournage de Giorgino ; d’autre part aussi parce que, c’était bien écrit dans le scénario, nous voulions nous assurer un enneigement maximum, ce qui est en principe le cas en hiver dans ces régions. Laurent voulait également s’imprégner de cet univers des Carpates. La différence de coût de production entre la France et certains pays de l’Est est tout à fait significative, notamment en ce qui concerne le budget de la décoration. La main d’œuvre est moins chère, els charges sociales également, la location des plateaux et des studios est bien moins onéreuse qu’à Paris. Finalement, pour différentes raisons, le tournage a eu lieu en Tchécoslovaquie, à Prague, pour les décors en studio, et dans les montagnes en Slovaquie pour les extérieurs. Ma collaboration à Giorgino en tant que chef opérateur s’est faite naturellement. Dans ce métier en général, il y a une certaine fidélité, les équipes se suivent d’un projet à l’autre.

Préparation
Laurent me tenait régulièrement au courant de l’avancement de la pré-production. C’était un grand projet et un très gros budget. Giorgino était écrit depuis longtemps. Laurent en avait rédigé une première version très jeune, je crois. Ensuite, il a retravaillé certaines scènes avec Gilles Laurent. Une fois le scénario prêt, en 1990-1991, il s’agissait pour Laurent de trouver un producteur. Il a été approché ou a approché divers producteurs, dont Jean-Jacques Fleury, Claudie Ossard (ndlr : productrice entre autres de Sans contrefaçon et Amélie Poulain) ou Luc Besson. J’ignore les détails des négociations, en tout cas à l’époque, Giorgino était un très gros budget. Je ne sais pas si les producteurs ont refusé de le financer, ou bien si Laurent ne s’est pas entendu avec eux sur la manière d’aborder le film, mais pour finir, c’est Laurent qui a produit lui-même Giorgino. Pendant ces tractations, qui ont duré plusieurs mois, Laurent m’a demandé de me tenir prêt à tourner dès que cela serait possible en termes de production. On parlait beaucoup du film, nous évoquions souvent le projet ensemble. Nous étions assez proches, on se voyait régulièrement pour les tournages des clips de Mylène, pour l’étalonnage de l’image au laboratoire, pour des tournages de films publicitaires qu’il réalisait, ou bien simplement pour aller boire un verre ou se faire une expo.

Conditions extrêmes
J’ai été présent sur le tournage, qui a démarré le 2 janvier 1993, jusqu’à la fin du mois de mai 1994. La Slovaquie était censée être l’endroit le plus enneigé de l’Europe de l’Est à cette époque de l’année. Le repérage s’est effectué au préalable, les décors ont été construits à la fin de l’été précédent pour qu’il neige dessus, mais, lorsque nous sommes arrivés pour tourner, le 2 janvier, et alors que nous cherchions la neige et les ciels tourmentés, il faisait un temps magnifique, plein bleu comme on dit dans le métier ! C’était catastrophique pour le film et pour l’image. Pendant deux semaines, en attendant la neige, nous avons du utiliser ce qu’on appelle des « coversets », c’est-à-dire ce qui avait été prévu pour tourner certains décors intérieurs en cas d’intempéries. Il a continué à faire anormalement beau.
Évidemment, les gens du coin n’avaient jamais vu ça depuis vingt ans ! Il a donc fallu trouver des solutions, faire venir de la neige de Pologne, des canons à neige d’Allemagne afin d’enneiger les décors pendant la nuit. L’autre condition climatique extrême était le froid, aggravé par cette absence de neige. Il s’est mis à faire un froid glacial (-20°, -30°) qui faisait geler une partie du matériel, comme les câbles électriques ou les machines pour faire la neige artificielle. Les caméras aussi ont souffert de ces conditions. Je garde le souvenir d’une expérience professionnelle très forte, d’un tournage très excitant malgré les difficultés. J’aime les films « poids lourds ».

Chiens et chevaux
Il y avait un tas de problèmes à gérer pendant le tournage, comme le froid, la fatigue, les pannes, les problèmes avec les acteurs, la météo, les animaux. Pour la scène de fin du film, les chiens ont représenté un travail très compliqué et certains chiens ont été rajoutés ou multipliés en images de synthèse. A l’époque, ce travail numérique était encore assez long et compliqué à réaliser. Aujourd’hui, fabriquer le même plan nécessiterait moins de chiens sur le décor et coûterait bien moins cher en post-production. Pour le cheval, amené de France par Mario Lurashi, celui qui, à la fin du film, doit rentrer dans l’église et boire dans le bénitier, c’est finalement un cheval tchèque trouvé sur place qui a fait le plan, car, bien qu’entraîné et dressé pour cela, le cheval de Mario n’a jamais voulu obéir ! Heureusement, ce cheval tchèque était noir, raccord avec celui de Lurashi, celui que Giorgio sauve au début du film et que l’on retrouve ensuite dans de nombreuses scènes.

Durée (1)
On a tourné durant 21 semaines de 6 jours, à raison de 8 heures par jour, soit 100 et quelques jours de tournage, ce qui est beaucoup. Aujourd’hui, les délais de tournage et les budgets étant de plus en plus serrés, ce serait un très très gros tournage, sachant qu’un tournage moyen, c’est environ 40 jours, et qu’un gros film, c’est 70 jours. Nous savions cependant que Giorgino serait important. Je crois me rappeler aussi que nous avons dépassé d’une semaine ou deux le plan de travail initial. Le déroulement du tournage était normal, en ce sens qu’on tournait les scènes en longueur, selon plusieurs axes, en plans larges, en plans moyens, au zoom, au steadycam. Après, au montage, on ne garde que l’essentiel. Le film était minuté pour une durée qui avoisinait les 2 heures, et pourtant, dans la version finale, le film fait 3 heures. Ce qui veut dire que pour le distributeur (AMLF), un film qui fait plus de 2 heures, cela signifie une séance en moins à la fin de la journée, donc des spectateurs en moins.

Durée (2)
En tant que chef opérateur, j’interviens sur ce qu’on appelle l’étalonnage. Une fois que le film est monté, que le négatif est conformé précisément selon le montage du réalisateur, on tire une copie positive à partir de ce négatif, comme pour vos tirages photos à la FNAC, par exemple. C’est à ce moment du processus de fabrication que j’interviens, pour veiller à ce que l’image soit la plus belle possible. Dans sa version finale, j’ai trouvé, comme tout le monde, Giorgino trop long. Je crois que je ne l’ai pas dit à Laurent. C’était son film, sa vision, et cela lui appartenait. Je peux avoir un regard critique sur l’image, sur mon travail, mais pas sur l’histoire du film, ni sur le montage. Cependant, je pense qu’un film a sa durée, et qu’il est très difficile d’aller au-delà.

Échos
Pendant le tournage, j’avais des échos positifs de mon travail sur l’image. Richard Pezet, le distributeur du film, venait de temps en temps sur le tournage, il visionnait des rushes et il trouvait l’image très belle. Une fois que le film est sorti, j’ai eu les mêmes échos, mais ça, c’est la pire des choses : quand on vous dit simplement que l’image est superbe, cela veut dire qu’il y a un problème sur le film. Je pense que Giorgino est raté. L’accueil par la presse, on s’en fout, ce qui compte, c’est le public, qui n’est pas venu. Si le public va voir le film, pour moi c’est gagné.
Évidemment, pour Giorgino, Laurent était attendu au tournant, Mylène aussi. Avant cet échec, tout ce qu’ils avaient entrepris avait réussi. Ils étaient passés à travers les courants, les modes, les critiques. Ce film ne m’a jamais rien apporté en termes de renommée, plutôt même de la moquerie ou des critiques. En revanche, il se passe un phénomène étrange depuis quelque temps : des gens, qui étaient sans doute teen-agers à l’époque et adoraient ce que faisait Mylène, me contactent régulièrement. Aujourd’hui, ils sont devenus réalisateurs, scénaristes ou producteurs, et ils me parlent du film. J’ai même reçu des propositions de cinéastes qui souhaitaient avoir le même style d’image que sur Giorgino.

Avenir
Il y a eu une espèce de rupture émotionnelle après le film. J’ai évidemment suivi la carrière de Mylène. Je l’ai croisée, il y a deux ans, sur le tournage du film Vidocq, su lequel elle était passée. Je n’ai plus vu ni parlé avec Laurent depuis la sortie de Giorgino en salles. S’il a envie de faire à nouveau un film un jour, s’il a une histoire à raconter, je lui souhaite pleinement d’y arriver. Il a un talent fou.


Instant-Mag - 2003
    

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