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Bernard Péault (Chef décorateur)Interview Clips - 2005

Le clip Les mots

« Les mots » : cette chanson a été un quadruple évènement dans la carrière de Mylène. Son troisième duo. Le premier extrait de son premier best of. Son plus gros tube depuis « Désenchantée ». Et ses retrouvailles avec la caméra de Laurent Boutonnat. Bernard Péault a été chargé des décors et effets spéciaux du clip. Il accepte de révéler les secrets de ce tournage.

Bernard, vous vous êtes fait un nom comme chef décorateur en collaborant à des pubs à gros budgets…
Oui. Mais la situation est différente aujourd’hui. De plus en plus de films, de pubs et autres, sont délocalisés, entre autres en Roumanie, surtout pour des questions financières. Laurent Boutonnat y était d’ailleurs récemment (sourire).

Il y était au printemps pour le tournage de « Jacquou le croquant », mais ça s’est terminé cet été en Dordogne…
Oui, le film s’est terminé en Dordogne pour tourner quelques scènes dans des champs de blé car les dernières inondations en Roumanie ont empêché de les tourner sur place. Le régisseur d’extérieur et le chef peintre qui travaillent habituellement avec moi sont sur ce film.

Vous regrettez cette délocalisation des tournages en Europe de l’Est ?
Oui, parce que cela met au chômage beaucoup de techniciens français, la main d’œuvre étant nettement moins chère là-bas. En plus, pour les rares techniciens qui y vont, ce n’est pas si simple d’y tourner parce qu’en dehors des structures classiques des studios, il n’y a pas le choix de fournisseurs de meubles et d’accessoires que l’on peut trouver en France. On ne trouve que du matériel roumain qui ne correspond pas obligatoirement au genre du film.

Si on prend l’exemple de « Jacquou le croquant », on peut néanmoins parler de gros budget puisqu’il est en passe de devenir l’un des films les plus chers du cinéma français…
Oui, parce que c’est Laurent. On sait comment il est. C’est quelqu’un qui veut travailler avec les moyens. Il est comme ça. C’est très rare en France de pouvoir les obtenir.

Les grandes ambitions ne sont pas bien vues dans la culture française ?
Ce n’est pas qu’on aime pas l’ambition, mais il faut comprendre que plus on mettra d’argent, plus on s’assurera un bon rendu. Bien sûr, si le scénario est mauvais, il est mauvais. Mais avec de l’argent, on se donne tous les atouts : les meilleurs techniciens, les meilleurs décors… Malheureusement, en France, les films à gros budgets ont souvent peur d’être taxés de films commerciaux, sans ambition artistique. Laurent est ambitieux et il se donne les moyens de ses ambitions. Je m’en suis bien rendu compte sur « Les mots ».

Que pensez-vous des budgets que s’octroient Mylène et Laurent pour de « simples » clips ? Trouvez-vous cela mégalo ?
Non ! Je crois que Laurent est un vrai amateur de cinéma. C’est pourquoi ses clips sont des films. Il utilise les techniques et les métiers du cinéma. C’est quelqu’un de passionné et talentueux. On lui prête un côté un peu « artiste torturé ». Je n’ai pas eu cette impression du tout. Mes rapports avec lui ont été très sympathiques. C’est quelqu’un de très doux, qui attend beaucoup des autres et qui est à l’écoute des suggestions et des avis d’autrui. J’ai adoré travailler avec lui.

Et avec Mylène ?
C’est quelqu’un de très effacée et de surprotégé. Une fois, je l’ai aidée à monter sur le petit zodiac qui lui permettait d’attendre le radeau au milieu du bassin. Je lui ai pris la main et elle m’a donné sa cigarette. J’aurais dû la garder. Vous vous rendez compte ? Une cigarette de Mylène Farmer (rires) ! Et puis, à la fin du tournage, elle m’a remercié en tant que chef décorateur. Ce sont les deux seuls rapports directs que j’ai eu avec elle.

Une diva ?
Non. Je pense qu’elle est très discrète de nature. Je mettrais selon sur le compte de la timidité. En revanche, Brigitte, sa sœur, était bien moins réservée. C’est d’ailleurs elle qui doublait Mylène pour les mises au point techniques, tandis que mon assistant faisait Seal.

Je crois savoir que Seal n’était pas là pour le tournage ?
C’est exact. C’était en octobre 2001, donc quelques semaines seulement après les attentats du 11 septembre, et il ne voulait pas prendre l’avion. Il y avait donc un acteur qui jouait son rôle pour les prises de vue de dos, ou le visage caché. De son côté, Seal a fait quelques plans à Los Angeles.

Et ils ont été montés aux images tournées à Arpajon…
Oui. D’ailleurs si vous regardez bien le film, vous verrez que toutes les images de Seal sont sur fond noir, tandis que le reste du clip est sur fond de ciel. J’avoue ne pas avoir compris pourquoi Laurent n’a pas tourné les gros plans de Seal sur fond bleu, pour les incruster ensuite dans le décor du film.

C’est vrai qu’il n’utilise jamais les technologies d’aujourd’hui, comme les images de synthèse. Est-ce regrettable selon vous ?
Pas du tout. Au contraire, puisque l’image de synthèse enlève beaucoup de travail classique aux techniciens du décor… Mais elle peut être très utile pour des cas de figure où les techniques classiques ne pourraient pas subvenir aux besoins de certains films. On ne peut pas tout construire, certains décors seraient trop chers à construire à l’ancienne. L’image de synthèse est un autre genre, que certains manient de façon talentueuse, mais elle a ses limites. Pour les comédiens, jouer tout un long-métrage devant un fond bleu incrusté sans aucun décor, c’est très difficile. Et je comprends que Laurent préfère offrir de vrais décors à ses personnages.

Qui jouait le rôle de Seal à Arpajon ?
Un acteur black. Je me souviens d’ailleurs qu’il n’aimait pas trop l’eau. Donc pour les plans tournés au centre du bassin, là où il y avait le plus d’eau, comme par exemple quand Mylène le prend et qu’il a la tête sous l’eau, c’est mon assistant qui le remplaçait.

Mylène avait-elle des problèmes de son côté ?
Non, aucun. La seule chose qu’elle ait demandée, ce sont des petits bouts de mousse à placer sous ses genoux quand elle ramait pour ne pas avoir trop mal sur les planches du radeau. Mylène est adorable. Elle ne se plaint jamais. Elle ne refuse rien. Elle n’a aucune pudeur mal placée. C’est plus les gens autour qui la protègent que elle qui refuse quoi que ce soit. Cela dit, ça l’arrange peut-être d’être ainsi protégée…

Laurent a fait quelques pubs. Est-ce comme cela que vous l’avez connu ?
Non. C’est vrai que je l’ai vu tourner plusieurs fois en studio – c’est d’ailleurs étonnant qu’on ait jamais travaillé ensemble plus tôt – mais ce n’est pas via la pub qu’on s’est rencontrés. Je n’ai d’ailleurs pas été contacté tout de suite pour « Les mots ». La production m’a appelé quinze jours avant le tournage du film.

Vous dites « film » ?
Oui. Pub, long-métrage, clip, la manière de faire est la même. Il n’y a que la finalité qui diffère.

Pourquoi a-t-on fait appel à vous pour ce film alors ?
Laurent et la production étaient au studio d’Arpajon avec le patron des lieux, Pascal Bécu, qui est l’un de mes amis. Les gens de la production et Laurent semblaient être soucieux de la manière de construire le bassin avec autant d’eau. En effet, la gestion de l’eau en studio est très compliquée. Pascal savait que j’avais fait un film de pub, avec Dider Kerbat, pour la Citroën Saxo, dans lequel on avait recréé une crue assez impressionnante en studio. Boutonnat a vu le film, ça l’a convaincu et il a fait appel à moi pour « Les mots ».

Il ne s’agit plus vraiment de déco, là. On est à la limite des effets spéciaux…
Oui, c’est un mélange. C’est ce que j’aime. Faire une cuisine ou une salle de bains, c’est beaucoup moins excitant qu’un désert de l’Ouest américain en studio (ndlr : pour la pub Berlingo) ou un décor de science fiction. Là, je m’amuse vraiment.

A la sortie du clip, on a beaucoup évoqué « Le radeau de la Méduse », le tableau de Géricault. Etait-ce le postulat de départ de Laurent pour ce film ?
Pour ce qui est du radeau en lui-même, on en a bien sûr parlé puisque c’est l’archétype du radeau, donc je m’en suis inspiré pour mes dessins. Mais pour le reste du décor, le ciel en l’occurrence, je suis parti sur d’autres références, selon les souhaits de Laurent : l’illustrateur Gustave Doré, qui faisait des dessins très noirs au fusain, et le peintre allemand Caspar Friedrich. Pour info, le ciel était peint sur une toile de soixante mètres de long sur huit mètres de haut, en trois volets. Et comme je vous le disais tout à l’heure, le chef peintre qui s’est occupé de ce ciel torturé travaille aujourd’hui sur « Jacquou le croquant ».

Laurent vous a-t-il donné d’autres indications ?
Oui. Il ne voulait pas de noir. On a donc tout traité sur une base d’ocre, ce qui donne un côté ancien à l’image. Mais ce ciel ne s’est pas fait en cinq minutes. Laurent nous a fait faire des modifications plusieurs fois. Ca a pris une semaine.

Mylène participait-elle aux réunions de travail ?
Non. Il y avait Laurent, la directrice de production et une partie de mon équipe.

Vous nous disiez tout à l’heure que Mylène prenait un petit zodiac pour aller jusqu’au radeau…
Oui, elle n’allait pas y aller à la nage (rires) ! Il ne fallait pas qu’elle soit mouillée. D’ailleurs, pour la pluie, on avait des rampes au-dessus du décor, une devant le radeau, l’autre derrière, pour ne pas la mouiller. La pluie ne tombe donc presque jamais réellement sur elle.

Comment avez-vous reconstitué la mer en studio ?
On a fait ce qu’on appelle un bassin à débordements, de vingt mètres sur vingt mètres. Trois côtés débordaient dans un autre bassin plus bas, invisible à la caméra, où l’eau était reprise par des pompes et remise dans le bassin. On avait un débordement spécial devant pour que la caméra soit au raz de l’eau. Ce système sert à préserver l’horizon qui se détache sur le ciel.

Comment faisiez-vous les vagues ?
On n’avait pas de machines. On a pris deux zodiacs en caoutchouc avec des assistants dessus qui créaient des remous en les basculant. A l’ancienne. Pour la houle en tout cas. Pour les vagues plus méchantes, on avait des cuves de mille cinq cents litres d’eau perchées en hauteur à huit mètres, une à droite et une à gauche, avec un système simultané de largage de l’eau sur des rampes, comme des tremplins de ski.

J’imagine qu’avec un tel système, on ne peut pas trop multiplier les prises…
Oh si ! Il suffit de re-remplir les cuves. Mais ça prend un certain temps.

On a du mal à croire qu’il y avait une telle débauche de moyens pour un clip si court…
Comme disait Alexandre Trauner : « Le vrai décor, c’est celui qu’on ne voit pas ». Quand on voit le film, on n’imagine pas obligatoirement le déploiement de matériel et de travail qu’il a nécessité. Donc je pense qu’on a réussi notre boulot (sourire) !

Que n’a-t-on pas vu encore ?
On avait une grue de dix-huit mètres pour aller chercher des plans serrés de Mylène en plein milieu du bassin. Quant au radeau, il était fixé par un système de câblage et poulies pour mieux le diriger, et éviter qu’il ne parte n’importe où.

Combien aviez-vous de budget pour tout cela ?
Je pense que ça tournait autour de 90 000 € (ndlr : 600 000 francs).

Juste pour votre partie ?!
Oui.

Combien de jours a duré le tournage ?
Trois je crois. En ce qui me concerne, il y avait bien cinq ou six jours de construction au préalable. Rien que le remplissage du bassin, ça a pris beaucoup de temps – deux jours ! – car on n’avait pas loin de 450 000 litres d’eau si je me souviens bien.

De l’eau chaude ?
Il y avait un système de chauffage. Mais on ne pouvait pas monter à plus de vingt ou vingt-deux degrés pour éviter l’effet vapeur.

D’où venait l’eau ?
On a des arrivées d’eau spéciales au studio. De gros débits branchés sur le réseau pompiers pour remplir ce genre de bassins.

Et où l’avez-vous évacuée après le tournage ?
On a inondé le quartier (rires). C’est parti dans les champs.

Qu’est-ce qui a coûté le plus cher ?
Sans doute le liner, cette espèce de toile plastique qu’on met au fond des piscines. On devait recouvrir le bassin (vingt mètres sur vingt mètres, un mètre dix de fond), mais aussi la fosse existante du plateau (quinze mètres par huit, sur trois mètres).

Avez-vous ressenti un climat particulier sur ce tournage ?
Oui. C’est la seule fois où je devais être badgé pour entrer sur un plateau. Ceci dit, il y avait des fans à l’extérieur, alors je peux comprendre. A part ça, l’ambiance était excellente.

Que sont devenus les décors du clip ?
Au départ, Laurent voulait récupérer le radeau pour le mettre sur son étang, dans sa propriété. Mais ça n’a pas pu se faire. Alors il m’a demandé de le détruire. Donc on l’a mis dans l’étang près du studio. Comme c’est du sapin, il s’est autodégradé assez rapidement.

C’est la première fois qu’on vous demande de détruire un décor ?
Oui. Mais nous le faisons presque systématiquement de toute façon. Cette fois-là, les choses étaient claires.

Le ciel peint a été détruit lui aussi ?
Il était peint sur un cyclo trois faces fixe qui reste au studio. Il a donc été repeint plusieurs fois depuis pour d’autres films. Mais on a quand même tracé des grandes croix rouges dessus avant de partir. C’est une coutume usuelle du métier pour que le travail des artistes ne soit pas réutilisé sans autorisation.

Qu’avez-vous pensé du clip la première fois que vous l’avez vu ? Dans quel contexte l’avez-vous vu ?
La production m’a envoyé un CD que j’ai lu sur mon ordinateur. J’ai bien aimé. J’ai juste été gêné par cette histoire de Seal sur fond noir. Et aussi par le ciel que j’avais conçu pour être éclairé par le bas et qui finalement l’a été par le haut, pour diverses raisons, notamment liées à l’eau. Je prévoyais donc que la partie la plus éclairée serait l’horizon, et ça a finalement été le haut du ciel. Du coup, je vois les nuages creusés, plutôt que ronds. Ca me fait bizarre.

Vous aimeriez retravailler avec Mylène et Laurent ?
Ah oui j’aimerais bien ! J’ai failli travailler avec leur jeune protégée, Alizée, qui tournait une pub japonaise aux studios de la SFP à Paris en 2003, mais ça ne s’est pas fait. J’avoue que j’aurais volontiers accompagné Laurent sur « Jacquou le croquant ». Même en Roumanie…


IAO - 2005
    

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