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Franck Lagache (Chef décorateur)Interview Clips - 2006

Le clip PQSD

Comment avez-vous intégré l’équipe Farmer/Boutonnat ?
Mon frère, Frédéric, a joué le marionnettiste dans le clip « Sans contrefaçon ». Il est très vite devenu un de leurs meilleurs amis. Par la suite, et par son intermédiaire, je suis entré en relation avec eux, et j’ai commencé à travailler avec Laurent sur des projets qui, au départ, étaient mal définis, mais qui ont pris forme petit à petit.

Parmi ceux-là, « Pourvu qu’elles soient douces » ?
On a d’abord fait « Ainsi soit je… » en studio, avec des décors peints assez magiques – une lune, une nuit de brouillard, une chouette, une piscine dans laquelle Mylène coulait dans une robe diaphane… Un très beau tournage. C’est bien après que nous avons parlé de « Pourvu qu’elles soient douces ».

Votre deuxième frère, David, vous assistait sur le tournage. Vous êtes une famille d’artistes ?
Définitivement oui. Mère musicienne, père acteur, caméraman, reporter. Une vraie famille bohème. Pour ce qui est de mon frère, il faut savoir qu’il a également joué dans le clip car ils n’avaient pas assez de figurants pour la scène d’orgie, tournée la nuit.

Quelle formation avez-vous suivi ?
Aucune, si ce n’est les arts décoratifs.

Comment s’est organisé votre travail sur « Pourvu qu’elles soient douces » ?
J’avais un seul interlocuteur : le réalisateur. On a beaucoup parlé. Vraiment beaucoup. Il fallait être sûr de bien aller dans la même direction. Après, ça a coulé de source.

Quelle a été votre méthode de travail ? Faisiez-vous des maquettes ?
Non. Je faisais de nombreux repérages sur les lieux de tournage, puis des croquis à main levée.

Quels étaient les souhaits de Laurent pour ce clip ?
Il voulait faire du cinéma dans le style de Sergio Leone, mais pour un clip. Il avait des souhaits de grandes batailles, de chevaux. Je crois me souvenir, mais je me trompe peut-être, qu’il avait la farouche volonté d’imposer Mylène en héroïne de clips cinématographiques, ce qui ne s’était jamais fait. Le succès de Mylène vient, en grande partie, de cette alchimie incroyable entre elle et le travail de cinéaste de Laurent. C’était clairement un avant-goût de ce qu’il fait aujourd’hui, « Jacquou le croquant ».

Vous souvenez-vous de combien de temps, en amont du tournage, vous avez commencé à travailler sur ce clip ?
Environ deux semaines.

Quelle a été votre première mission ?
Trouver le lieu de tournage. Il nous fallait un endroit sans trace de modernité et avec suffisamment d’espace pour des batailles. Mais on n’avait aucune autorisation, ni des municipalités, ni de l’Office National des Forêts (ONF). On a donc opté pour un camp militaire. On a visité plusieurs casernes, mais ça ne convenait jamais. On a finalement obtenu le soutient de l’ONF et on a pu tourner dans la forêt de Rambouillet, près de Paris.

Avez-vous dû créer une clairière pour le campement ou était-elle existante ?
La clairière existait bien sûr. Il était hors de question qu’on nous laisse détruire des pousses de chênes ou d’autres arbres. Mais nous avons fait un énorme travail de débroussaillage. Et on a rendu un espace nickel dont les gens de l’ONF étaient ravis : on leur a économisé du boulot (sourire).

J’imagine qu’il y a des exigences et des contraintes particulières quand on tourne dans une forêt…
Bien sûr. L’ONF avait marqué les arbres et les avait entourés de grillage pour qu’on n’y touche pas. Niveau sécurité, il fallait bien entendu la présence permanente de pompiers, d’autant plus qu’on faisait des feux de camp. On a aussi eu recours à la gendarmerie car la forêt de Rambouillet est publique, il fallait donc bloquer les accès. On a également dû gérer des contraintes naturelles liées aux animaux, et au tournage en plein air, la pluie notamment.

Expliquez-nous exactement en quoi consiste votre job et à quels moments vous intervenez…
Il s’agit de mettre en place un décor défini avec le réalisateur, et ce avec l’aide d’assistants et d’accessoiristes qui récupèrent tous les éléments un peu partout, de la pipe au faux jambon. Il est impératif de beaucoup en discuter avec le réalisateur avant de monter le décor, car il faut prendre en compte les déplacements de caméra et prendre les décisions qui s’imposent pour être au plus près de l’image que l’on se fait de la scène.

Qu’avez-vous fait concrètement sur ce tournage ?
Je me suis occupé de tous les éléments concernant la déco. Ca va de la branche d’arbre posée par terre à la charrette à canon, en passant par le mobilier.

Quelles ont été les difficultés principales ?
Pour la scène des ‘douces’ (ndlr : quand Mylène montre ses fesses), on a dû construire une tente bien plus grande que celle qu’on avait imaginée à la base car il fallait qu’il y ait suffisamment de place pour un travelling et une équipe de tournage. On a dû aussi changer la toile de la tente car elle ne laissait pas assez passer la lumière.

D’autres soucis ?
Il a fallu creuser un bassin et chauffer l’eau boueuse pour le combat entre Libertine et sa rivale. Et il a fallu nourrir une grenouille pendant une semaine pour le générique de début (rires) !

Vous l’avez trouvée sur place ?
Non ! On a eu un mal fou à en trouver une car Laurent voulait une grenouille qui ait une tête expressive quand elle croasse (rires) ! On a dû la faire venir de chez un éleveur américain !

Qu’est-elle devenue après le tournage ?
Mon frère David l’a récupérée pour ses enfants. Mais elle est morte six mois après je crois.

Pourquoi Laurent voulait-il une grenouille ?
C’était un clin d’œil aux « frogs » (ndlr : « grenouilles » en anglais). C’est ainsi que les anglais surnomment les français.

Combien de temps a duré le tournage ?
Une semaine. Deux en ce qui concerne ma partie puisqu’il faut compter le montage et le démontage du décor, et le ‘rendu’ forêt propre.

Comment était l’ambiance ?
Formidable. Jamais de disputes ou de coups de gueule. Ce n’est pas le genre de Laurent de toute façon. On n’a jamais autant ri. Je me rappelle notamment d’un acteur qui était arrivé ivre au casting et qui a été pris pour jouer un lieutenant anglais… ivre (rires). Pendant la scène de l’orgie, il s’est bu presque tout le vin à lui tout seul ! Mais il avait cette ivresse digne et consciente, à l’anglaise. Il nous a beaucoup fait rire.

Mylène était-elle facile à travailler ?
Je l’ai trouvée magnifique de ténacité et de courage, n’hésitant pas, par exemple, à rester dans l’eau jusqu’à minuit, en tremblant de froid.

Se mêlait-elle au groupe ?
Elle était très concentrée sur son travail, donc plutôt protégée par l’équipe. Mais quand on fait partie de son cercle, elle est tout à fait nature, prête à rire en permanence. Elle possède une grande générosité, mais pas avec tout le monde.

Vous faisiez partie de son cercle ?
Oui. Pendant plus de deux ans, j’ai passé beaucoup de temps avec Mylène et Laurent. Je dînais très souvent chez eux. J’emmenais Mylène à Thoiry voir les animaux. Je lui faisais aussi quelques courses car il faut savoir que, à l’époque, ni Mylène ni Laurent n’avaient le permis de conduire, donc si personne ne les livrait, ils se nourrissaient n’importe comment, genre saucisses sous plastique (rires). Ils allaient donc beaucoup au restaurant.

Quels rapports Mylène entretenait-elle avec ses fans ?
Elle avait du mal à le vivre je crois. Elle recevait des lettres hallucinantes : des demandes d’amour, des demandes d’argent. Un jour, je suis allé chez elle et il y avait bien deux mille cinq cent lettres sur sa table ! On en a ouvertes quelques-unes, c’était souvent pathétique, et parfois terrifiant. Elle me disait : « Tu vois, c’est moi qui provoque tout cela. Quand j’y pense, c’est un abîme ».

Comment définiriez-vous Laurent ?
C’est un inquiet rentré, qui est déterminé, calme et qui déteste la violence des rapports. Il est très intelligent. Je ne suis pas étonné de ses quelques origines russes. C’est une personne que j’apprécie énormément, et que je vois moins en ce moment, en raison de notre éloignement géographique (ndlr : Franck Lagache a quitté la région parisienne pour la Côté d’Azur).

Vous êtes toujours en contact ?
Oui. Encore récemment, on a dîné non loin de chez moi chez un ami russe commun. Il est venu avec mon frère, Frédéric. Ils sont restés très proches. On a beaucoup parlé de « Jacquou le croquant ».

Vous auriez aimé qu’il vous appelle pour ce film ?
Je ne suis plus dans le métier. Je dessine et réalise des projets en bois pour de riches particuliers. Et j’expose mes sculptures et mes dessins. D’ailleurs, Laurent est venu voir une de mes expos.

Et Mylène ?
Je la vois beaucoup moins. J’ai failli faire des travaux pour elle dans sa maison en Corse mais elle a finalement préféré faire bosser des locaux. Elle a sans doute eu peur des représailles (rires).

Laurent vous a-t-il demandé des travaux pour chez lui ?
On a dessiné une piscine pour sa propriété dans l’Oise, mais ce n’est pas encore fait. Laurent met toujours un temps fou pour se décider. C’est le gros problème avec lui (sourire).

Avez-vous retravaillé avec eux après « Pourvu qu’elles soient douces » ?
Laurent m’a appelé pour « Sans logique ». Il fallait quarante-cinq tonnes de paille et de terre. Mais ce n’était pas trop ma partie, j’ai donc juste filé un coup de main. Il y a eu aussi la séance photo pour l’affiche du Tour 89, avec la grille. Ensuite, j’ai participé à l’aventure « Giorgino ».

Pourquoi n’avez-vous pas travaillé sur les clips de la période « L’autre… » ?
Je crois que ça correspondait à une période où j’étais plus intéressé par les longs-métrages. Et j’avais été appelé par Patrick Bouchitey pour « Lune froide ».

Qu’avez-vous fait sur « Giorgino » ?
C’est Pierre Guffroy qui s’est occupé de ce film. Moi, j’ai fait un gros travail de repérages en amont, seul ou avec Pierre. J’ai visité de nombreuses villes en France, pris des dizaines de photos et fait pas mal de recherches dans les hôpitaux qui recevaient les poilus de retour du front. J’ai visionné des films aux Invalides (ndlr : où se trouvent le musée de l’armée et un hôpital militaire) et trouvé des grandes salles carrelées sinistres, à mi-chemin entre le bloc opératoire et la salle de torture. J’ai d’ailleurs eu la surprise d’y retrouver intactes de vieilles baignoires qui servaient au « traitement » des hommes revenus fous du combat.

Combien de temps vous ont pris ces repérages ?
Près de trois mois. J’en ai fait un dossier de deux cent pages dont ils se sont servis pour construire le décor du film qui s’est finalement tourné en Europe de l’Est.

Vous regrettez de ne pas avoir été davantage impliqué ?
Je regrette surtout de ne pas avoir continué à travailler avec Pierre Guffroy que j’ai trouvé passionnant. J’aurais probablement fait carrière dans le cinéma. Mais j’en ai décidé autrement.

Qu’avez-vous fait depuis « Giorgino » ?
Des films de pub (notamment pour Vancleef et Arpels avec Bettina Rheims), du dessin de mobilier pour Habitat pendant quatre ans. Et j’ai vécu six ans aux Antilles.

Comprenez-vous que Laurent et Mylène fassent carrière dans la chanson et non dans le cinéma ?
J’avoue que non. Mais je suis persuadé que Laurent va faire carrière dans le cinéma. C’est sa passion. Il a une immense culture ciné. Il en parle tout le temps. Je me rappelle d’un film qu’on a vu ensemble et qui l’a mis K.O. : « Requiem pour un massacre » (ndlr : film russe d’Elem Klimov).

Pourquoi n’a-t-il que deux films à son actif selon vous ?
Je pense qu’il doit encore se trouver. Il est sans doute encore trop influencé par un certain cinéma. Celui de la démesure. Il veut toujours en faire un peu trop. Et il faut reconnaître que ce n’est pas un grand directeur d’acteurs. Il faut donc qu’il apprenne tout ça. Je suis sûr qu’avec l’âge, il y parviendra. Il sera un immense réalisateur.

Et Mylène, la voyez-vous faire carrière dans le cinéma ?
C’est bien possible car elle a ça dans le sang. Mais je crains qu’elle ne soit trop étiquetée « chanteuse ».

Suivez-vous sa carrière depuis ?
Je ne me suis jamais intéressé à sa carrière. Je suis son parcours comme on suit quelqu’un qu’on aime bien. Si je peux me permettre, je trouve qu’elle reste trop dans son attitude de départ. Elle n’évolue pas assez.


IAO - 2006
    

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