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Mylène Farmer / Interview - Laurent Boutonnat / Jacquou le Croquant

Interview - Laurent Boutonnat / Jacquou le Croquant

Pourquoi avoir voulu porter Jacquou le croquant sur grand écran ?
Par hasard, il y a cinq ans, je suis tombé sur des cassettes de la série télé. En les regardant, je me suis dit qu’il y avait là de quoi faire un film formidable. La semaine suivante, j’ai donc acheté le livre et je me suis rendu compte que la série est très fidèle au roman. L’histoire originale était très noire, j’ai décidé d’aller vers quelque chose de plus léger. Avec mon co-scénariste, nous nous sommes donc concentrés sur la partie romanesque de la vie de Jacquou, entre sept et vingt ans.

Le projet a-t-il été long à monter ?
Oui et non. Le travail d’adaptation nous a pris un peu de temps. D’autant que je faisais d’autres choses à côté (ndlr : avec une chanteuse rousse…). Au bout de huit mois pourtant, nous avions déjà un premier jet de scénario de l’enfance de Jacquou. On était loin d’avoir fini, mais j’ai fait lire cette ébauche à Richard Pezet, le patron des productions chez Pathé. Et il s’est montré emballé. On a donc sur très vite que le film verrait le jour et qu’il se monterait financièrement.

Après Giorgino, c’était votre volonté de revenir à un film d’époque ?
Non, mais il est possible que les gens, ou du moins certains financier, me voient plus facilement faire ce genre de films. Personnellement, avant de me lancer dans l’aventure Jacquou, je travaillais sur un thriller contemporain anglo-saxon, dont l’action ne se déroulait pas en France (ndlr : un film sur le docteur nazi Mengele). Un film beaucoup plus simple et moins lourd à monter en termes économiques, mais que j’aurais sans doute mis plus de temps à imposer auprès de co-producteurs. Finalement, j’étais heureux d’avoir ce deuxième projet sous la main.

Après l’échec de Giorgino, vous n’avez donc jamais envisagé de mettre un terme à votre carrière cinématographique…
Non. C’est sûr qu’il se passe beaucoup de choses dans la tête pendant des périodes comme ça, mais depuis la sortie de Giorgino, treize années se sont écoulées. Treize années pendant lesquelles j’ai fait énormément de travail. Notamment sur le plan cinématographique. Pour m’épanouir, j’ai vraiment besoin de travailler sur des projets qui réveillent chez moi une excitation. Tourner pour tourner ne m’intéresse pas parce que je l’ai beaucoup fait. Même s’il s’agissait de clips ou de choses plus courtes comme des pubs. Je tourne depuis assez longtemps pour ne plus ressentir le besoin physique de me retrouver sur un plateau de tournage. Aujourd’hui, si je dois prendre du temps pour faire aboutir un projet, je le prends.

On vous connaissait amateur de thèmes plus sombres et on découvre un film plutôt optimiste et lumineux. Vous avez changé ?
Sans doute. Je crois qu’avec le temps, les fantasmes noirs et violents qu’on a tous en soi finissent par évoluer. Maintenant, je ne peux pas vous dire que je suis plus serein pour autant. Sur Jacquou, c’est vrai, on a voulu aller vers quelque chose de plus léger que l’histoire originale. Et quand je dis léger, je ne veux pas dire que ce n’est pas sombre. Avec ce genre de sujets, il aurait été facile de se laisser aller à faire des choses sordides. Cela n’a pas été notre choix.

Pour rester dans le politiquement correct ?
(Silence). C’est tout le problème et la difficulté d’une adaptation. Pour arriver à rendre cinématographiques des pans entiers d’une histoire, il faut simplifier certaines scènes. Parfois en inventer. La scène du bal qui se trouve dans le film, par exemple, n’existe pas à proprement parler dans le livre. Elle est une réécriture totale de trois passages différents du roman.

Pour le tournage de Jacquou, vous avez décidé de changer toute votre équipe. C’était une façon de vous éloigner de l’étiquette de clippeur officiel de Mylène Farmer ?
Pas du tout. J’ai, au cours de ma carrière, pu travailler avec beaucoup de gens différents. C’est d’ailleurs l’un des avantages quand on fait beaucoup de clips ou de pubs. On rencontre de nouveaux techniciens à chaque tournage et on est amené à vouloir retravailler avec eux, ou pas. Cette fois, il n’y avait donc pas de volonté particulière, sinon une somme de hasards qui ont bien fait les choses.

A quelques jours de la sortie du film, dans quel état d’esprit vous sentez-vous ?
Ce qui est terrible avec le cinéma, c’est que malgré tout l’investissement en temps, en gens et en argent, tout se joue en une journée. Pourtant, cette fois, curieusement, ça va. Je suis très content de la façon dont les choses se sont passées. Avec Pathé notamment. Sans doute que j’aurais le trac juste avant la sortie, mais aujourd’hui, ça va.

Auteur, réalisateur, compositeur de la musique et coproducteur du film, pourquoi tenez-vous tellement à tout contrôler ?
Cela fait partie de mon caractère, mais j’essaie de déléguer de plus en plus. Plus je fais des choses différentes en même temps, plus j’ai l’impression d’être bon…

Comment arrivez-vous à jumeler votre carrière auprès de Mylène et vos projets personnels ?
Écoutez, je ne sais pas vraiment (Rires) ! Ce que je sais, c’est que les périodes de travail, comme c’est le cas quand je planche sur un album avec Mylène par exemple, ne m’ont jamais empêché ni de continuer à travailler sur un script ni de faire mes repérages. Ceci dit, c’est vrai que 2006 a été une année un peu compliquée. Notamment en raison de la série de concerts à Bercy.

Mais quel succès…
Oui. C’est toujours difficile d’expliquer un succès. Comme un échec d’ailleurs… En l’espèce en tout cas, je suis complètement ravi. C’était une très belle aventure…

Pas trop frustrant d’être l’homme de l’ombre de Mylène depuis plus de vingt ans ?
Pas du tout. Avec Mylène, j’ai l’habitude de dire qu’on est nés ensemble. Aujourd’hui, elle est devenue pour moi comme une sœur, tant sur le plan artistique qu’affectif. Et puis, il nous arrive d’avoir chacun nos projets. C’est le cas avec Jacquou, même si elle participe indirectement à cette aventure en chantant sur le générique de fin…

Vous avez déjà une idée de ce que vous allez faire après la sortie du film ? Des nouveaux projets en 2007 ?
Pour l’instant, je ne peux pas vous répondre précisément parce que je n’en sais rien…

A d’autres ! Vous avez l’image de quelqu’un qui, en plus de tout contrôler, sait exactement ce qu’il va faire des années à l’avance…
(Il éclate de rire). Ca, c’est une fausse idée ! Je ne sais jamais à l’avance ce que je vais faire. Souvent, on croit que tout ce que nous faisons est pensé ou marqueté. Ce n’est pas le cas. C’est sûr qu’une fois qu’on a fait quelque chose, un disque ou un film par exemple, la façon dont on va la mettre en boîte ou la présenter est importante pour moi. Mais il s’agit plus d’un contrôle technique qu’autre chose.

Une chose me surprend. Je m’attendais à parler à quelqu’un d’assez timide, limite réservé. Or je vous découvre plutôt à l’aise dans l’exercice de l’interview.
Je suis assez timide, mais ça dépend aussi de la personne avec qui je parle (rires) ! Plus sérieusement, même si j’ai encore beaucoup de mal à parler de moi-même, je crois qu’avec le temps, on finit par « raffiner » ses fantasmes ou ses peurs.

Vous voulez dire que vous avez déjà assouvi tous vos fantasmes les plus sombres ?
(Rires). Non, mais je crois que tous ces désirs intérieurs passent par des choses moins brutes qu’avant.

Les critiques, qui avaient assassiné Giorgino, lui trouvent aujourd’hui beaucoup de qualités. Envisagez-vous de le sortir un jour en DVD ?
Avec tout ce qui s’était passé à l’époque, je l’avais mis de côté. Mais oui, je pense qu’il sortira un jour en DVD.

Le nouveau Laurent Boutonnat serait-il un homme serein ?
Je ne sais pas si je suis serein. Peut-être que je parais plus serein à l’extérieur. Je crois… (Il réfléchit). En fait je crois que c’est parce que je nage beaucoup (rires). Alors maintenant, vous dire comment j’étais à l’époque de Giorgino…

…A l’époque de Giorgino, vous nagiez déjà !
(Surpris). Ah bon ? Je nageais ?

C’est ce que vous disiez en tout cas déjà dans vos interviews…
Vraiment ? Remarquez sûrement, parce que le seul sport que je supporte, c’est la natation… Mais en même temps, je ne suis pas du tout un sportif. Écoutez, je ne sais pas. Peut-être que j’étais un peu moins ouvert à l’époque qu’aujourd’hui.

Sans transition et dernière question : quand pourra-t-on réentendre des remixes de vous sur un single de Mylène ?
(Rires). Mon gros problème, c’est que je ne peux pas tout faire. Sinon je ne dors plus la nuit et il faut que je dorme un petit peu. (Il marque une pause et sourit). Parce que comme je nage beaucoup, vous savez, je suis un peu fatigué ! (Il éclate de rire).

Propos recueillis par Jean-Rémy Gaudin-Bridet pour Télé Star & Mylène Farmer et vous, 2007.