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Bruno Fontaine (Claviers et direction musicale)Interview En Concert 89 - 2003

Comment êtes-vous arrivé sur le Tour 89 de Mylène Farmer ?
Par l’intermédiaire de Thierry Suc qui s’occupait de cette tournée et avec qui je venais de travailler pour Alain Chamfort. Il m’a contacté et m’a demandé de travailler sur la première tournée de Mylène.

Avez-vous dit oui aussitôt ou avez-vous demandé à y réfléchir ?
J’ai évidemment pris le temps de la réflexion car une tournée, c’est un vrai investissement au niveau du temps. Ce qui m’a convaincu, c’est la rencontre avec Laurent Boutonnat et Mylène. Ils m’ont expliqué ce qu’ils voulaient faire. J’ai rapidement été séduit.

Vous voulez bien nous en parler ?
J’ai d’abord rencontré Laurent. Je me suis très vite admirablement bien entendu avec lui parce que nous avions des affinités musicales. On aimait beaucoup les musiques de films par exemple, notamment Bernard
Herrmann (ndlr : compositeur pour de nombreux films d’Alfred Hitchcock).

Et la rencontre avec Mylène ?
C’était peu de temps après, à l’ancien studio Mega, porte de la Muette, tandis que l’on commençait une longue préparation pour cette tournée. Je crois me souvenir que c’était bien six mois en amont. Il s’agissait notamment de préparer des bandes additionnelles et de travailler sur les arrangements.

Vous avez eu un bon feeling avec elle ?
Très bon oui. On a rapidement eu une relation amicale basée, comme pour Laurent, sur pas mal d’intérêts communs, que ce soit en musique ou en littérature. On avait notamment une passion commune pour Cioran. Dans un autre domaine, on appréciait tous les deux beaucoup les sushis. Pendant la tournée, et encore quelques temps après, une vraie relation amicale s’est nouée, on se voyait pas mal.

Mylène donne l’image d’un être torturé, c’était encore plus vrai à l’époque. Avait-elle néanmoins des fous rires parfois sur la tournée ?
Elle est beaucoup plus rigolote qu’on ne l’imagine. On s’est beaucoup amusés. Laurent aussi. Il a un humour incroyable.

Correspondait-elle à l’image que vous pouviez en avoir avant de la rencontrer ?
Disons que je la voyais en icône assez lointaine et cet a priori s’est rapidement dissipé. C’est une fille assez simple finalement. A l’époque du moins car je ne la fréquente plus d’aussi près depuis un moment.

Elle est très en marge dans le paysage musical français. Qu’en pensez-vous ?
Je pense que c’est très sain qu’elle se maintienne ainsi à part des gens du métier. J’ai toujours trouvé qu’elle et Laurent avaient une manière très intelligente d’appréhender les choses. La façon dont ils ont fabriqué l’image de Mylène est fascinante. Je précise que je ne mets aucune connotation péjorative dans le terme « fabriqué ».

Une image qui a évolué au fil du temps. Comment avez-vous regardé ces changements ?
Je suis moins fan. Je préférais sa première période. Peut-être parce que j’y étais impliqué. Mais je trouvais que c’était plus original, plus authentique, plus européen. Je trouve qu’elle a lissé son image depuis plusieurs années, elle s’est américanisée. Il reste néanmoins un vrai style affirmé et une vraie personnalité dans tout ce qu’elle fait pour elle ou pour les autres. Et la production est toujours très soignée. Le duo Farmer / Boutonnat fonctionne vraiment à merveille.

Comment fonctionnait le duo Boutonnat / Farmer sur le Tour 89 ?
Sans entrer dans les détails de leur vie privée, il me semble que c’était très fusionnel entre eux. Ils étaient assez touchants. Mais leur relation pouvait être très électrique parfois. Ca l’est sûrement encore aujourd’hui.

Vous voulez dire qu’il y avait des accrochages fréquents ?
Des conflits artistiques, oui. Ca se chicanait pas mal en studio, lors des préparations de la tournée ou pour la post-production. Mais c’était pour la bonne cause. Mais, encore une fois, je les trouvais très touchants. Lors des premiers concerts, ils contemplaient leur œuvre. J’avais vraiment l’impression d’avoir en face de moi deux gamins émerveillés qui réalisaient leur rêve. C’était d’autant plus émouvant que je savais combien ils s’étaient investis là-dedans, à tous points de vue. Je garde un souvenir précis de Laurent à la fin du premier concert, à
Saint-Étienne : il était tout bouleversé. Comme s’il venait de voir leurs réalisations prendre vie.

Qu’avez-vous pensé du public de Mylène Farmer sur cette tournée ?
Ca m’a totalement scotché ! Il y avait une sorte de vénération pour elle qui était hallucinante. J’imagine que ça n’a fait que s’accentuer depuis. Je me souviens que chaque soir, quand elle apparaissait sur scène, c’était la Madone. Je me rappelle aussi de l’hystérie avant la dernière chanson. Certains soirs, il y avait un quart d’heure de rappel ! Je n’ai jamais vécu un truc aussi fou !

Dans quel état se trouvait Mylène après chaque spectacle ?
Les dernières minutes du concert étaient très chargées émotionnellement. Après la chanson finale, on lançait un instrumental que Laurent et moi avions presque improvisé en studio avant la tournée, en à peine deux heures. Il s’appelait « Mouvements de lune », c’était une sorte de long adagio. Quelque chose de vraiment très intense. Mylène était chaque soir très bouleversée à sa sortie de scène. D’autant qu’il y avait pour elle quelque chose que, par définition, elle ne pourra plus connaître : la découverte qu’elle pouvait le faire. Elle en était très inquiète pendant les sessions préparatoires, elle avait peur que sa voix ne tienne pas. Elle a beaucoup bossé. Elle a pris des cours de chant pour renforcer sa voix.

A-t-elle gagné en assurance au fil des dates ?
Bien entendu. Mais je l’ai surtout vue s’apercevoir qu’elle était totalement nourrie de ce que lui renvoyait son public. C’est forcément quelque chose qu’elle ne pouvait pas savoir avant.

Comment était l’ambiance dans la troupe ?
Excellente ! Les danseurs et les musiciens s’entendaient à merveille. J’avais déjà travaillé avec la plupart d’entre eux avant. D’ailleurs, pour l’anecdote, John Helliwell, le saxophoniste du groupe Supertramp, aurait dû être sur le coup, mais il ne s’est pas vraiment adapté à la troupe. C’est donc Patrick Bourgoin qui est arrivé en catastrophe avant la première date.

Mylène restait-elle dans sa tour d’ivoire ou se mélangeait-elle à l’équipe ?
Elle voyageait séparément pour pouvoir réellement se reposer, mais sinon elle était assez proche de la troupe. L’ambiance était vraiment très bonne. Même si, au bout des deux tiers de la tournée, les relations entre Mylène et Bertrand Le Page, son manager, sont devenues assez tendues. Je crois d’ailleurs qu’elle s’en est séparée après le dernier Bercy. Il est vrai que, pour des raisons que j’ignore et que je ne veux pas connaître, j’ai vu Bertrand totalement basculer à un moment de la tournée. J’ai l’impression qu’il voyait son bébé lui échapper et qu’il aurait voulu avoir plus de crédit pour ce qu’il avait apporté à Mylène. C’est ma théorie en tout cas. Quoi qu’il en soit, ça a créé un climat assez lourd. Mylène et Laurent me semblaient moins détendus sur la fin. Ca a réellement perturbé les quinze derniers jours de la tournée.

Vous avez ensuite participé au mixage pour le live ?
Assez peu.

Pour ce qui est du film du concert, est-il vrai que vous ayez tourné dans une salle vide pour que Laurent puisse obtenir tous les plans qu’il désirait, puis que le tout ait été mixé à un vrai enregistrement en public ?
Oui ! J’avais totalement oublié ça. C’était au Forest, à Bruxelles.

Ce n’est pas une pratique très courante, cela vous a choqué ?
Non. C’est un grand luxe.

Ce doit être surréaliste tout de même de donner un concert devant une salle vide…
Non, je trouve ça d’un professionnalisme hallucinant.

Comment cela s’est-il passé exactement. Vous enchaîniez les chansons comme lors d’un vrai concert et Mylène saluait un public fictif ?
Absolument oui. Je m’en souviens très bien maintenant. On prenait à peu près le temps des applaudissements entre chaque chanson et on enchaînait. C’était comme si.

Cela vous est-il arrivé une autre fois dans votre carrière ?
Non, jamais. C’est vraiment un très grand luxe.

Quelle place tient le Tour 89 dans votre parcours professionnel ?
Une place toute particulière. D’abord parce que j’en suis très fier, d’autant que c’était le premier de
Mylène et qu’il est le fruit d’une collaboration intéressante avec elle et Laurent, deux êtres passionnés et passionnants. C’était un spectacle énorme. La seule chose comparable à laquelle j’ai participé, c’est Johnny Hallyday à Bercy deux ans avant. Ce Tour 89 est particulier pour moi aussi parce que c’est une période assez douloureuse de ma vie : au moment des dernières répétitions, quelques jours avant la première date, j’ai perdu mon père. Ce spectacle est donc très chargé émotionnellement dans ma mémoire.

Le fait qu’il soit assez morbide – des lumières sombres, un cimetière comme décor – ne devait pas vous faciliter la tâche alors ?
Non, ça allait. A la limite, c’était même presque une manière d’exorciser.

Avez-vous un regret quant à votre travail avec Mylène ?
Que la vie nous ait ensuite emmené dans des directions différentes. J’aurais aimé que l’on se perde moins de vue, je pense qu’elle l’aurait souhaité aussi. C’est vraiment une des rares personnes avec qui j’ai travaillé que j’aurais beaucoup de plaisir à revoir, même en dehors des activités professionnelles.

Vous avez retravaillé ensemble après le Tour 89, sur l’album « L’autre… ».
Oui, mais il s’agissait d’une petite contribution, sur un seul morceau (ndlr : le piano de «
Désenchantée »).

Et lorsque Laurent a fait « Giorgino », vous a-t-il contacté pour la bande-son ?
Non et je ne l’ai pas vraiment poussé à le faire non plus car je développais alors des projets plus personnels.

Que pensez-vous du film ?
Au-delà d’une esthétique irréprochable, je ne le trouve pas extraordinaire. Le contenu est un peu fin. Selon moi, Laurent est un peu sorti du cadre. Et puis, j’ai l’impression qu’il est trop resté dans l’univers des clips. Ceci dit, il a un talent fou et je suis sûr que son prochain film sera totalement différent.

Et le fait qu’après l’échec de « Giorgino », il en ait racheté tous les droits pour qu’il ne puisse pas sortir en vidéo ou passer à la télé, ne trouvez-vous pas que ça fait un peu caprice d’enfant gâté ?
Je trouve ça d’une élégance folle ! En plus, ça lui confère un côté culte.

Avez-vous été contacté pour la seconde tournée de Mylène, en 1996 ?
Oui, mais je n’ai pas pu la faire, j’avais d’autres engagements. Je travaillais sur « On connaît la chanson » d’Alain Resnais et j’avais d’autres projets pour le cinéma qui prenaient forme. Je me souviens avoir très longuement hésité, mais j’ai été obligé de dire non. J’ai beaucoup fait de concerts et de tournées dans ma vie, et à partir de cette période, j’ai préféré recentrer mon activité sur des choses qui me permettraient de moins bouger de Paris.

Vous êtes allé l’applaudir sur ses tournées de 1996 et 1999 ?
J’étais invité à chaque fois par Thierry, mais je n’ai hélas jamais pu y aller.

Donc vous n’avez plus jamais revu Mylène ou Laurent depuis 1991 ?
Si. J’ai fait des pianos sur le mixage studio du dernier album live.

Ceux d’Yvan Cassar n’étaient pas assez bons ?
Je ne sais pas. Je crois qu’il y avait un petit problème.

Et depuis ?
On m’a sollicité pour accompagner Mylène au piano lors d’une cérémonie des NRJ Music Awards, mais je n’étais pas libre.

Donc vous restez en relation constante avec Mylène et Laurent ?
Oui, mais de façon assez lointaine. J’ai surtout des contacts réguliers avec Paul Van Parys que j’aime beaucoup. En tout cas, le jour où je suis allé au studio Guillaume Tell pour faire les pianos de ce live, j’ai beaucoup aimé retrouver Mylène et Laurent, c’était comme si on ne s’était jamais quitté.

Mylène Farmer Magazine - 2003
    

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