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Christophe Mourthé (Photographe)Interview Photographes - 2003

La dernière séance

Transformation
Mon amie de l’époque, une proche de Bertrand Lepage, me confia : "Il y a une chanteuse qui est en train de monter, et je pense que ça correspond tout à fait aux Casanovas que tu fais. » Elle a tout fait pour me mettre en relation. On a envoyé mes images de Casanovas à Mylène, qui m’a immédiatement appelé, et on s’est rencontré. C’était en 1986, juste après Libertine. C’était avant la transformation (ndlr : en rousse), puisque tout ceci est parti de notre collaboration (ndlr : Christophe va chercher une photo et nous la montre. La photo représente un Casanovas, avec une coiffure dans le même coloris que celle de Mylène).
Cette photo est un Casanovas, elle a été faite en 1985… C’est une couleur abricot que j’ai fait faire chez Denis Poulain, perruquier à l’époque de l’Opéra de Paris. Quand Denis Menendez – qui a été un des plus grands maquilleurs des années 80 et qui est décédé du sida en 1994 – a créé cette coiffure pour ce Casanovas-là, il ne pensait pas que ça servirait à Mylène Farmer ! Donc moi je te dis aujourd’hui que c’est pas Laurent Boutonnat, c’est pas Bertrand Lepage. Mylène était brune à ce moment-là. La couleur abricot est une couleur qu’on a fabriquée. Je l’ai emmenée en voiture, je m’en rappelle très bien, chez son coiffeur de l’époque. On avait pris la carte postale (ndlr : du Casanovas) et on a dit : « c’est abricot, faites-nous la même chose » ! Et elle est ressortie comme ça. C’était après Libertine, dans lequel elle a un roux qui était très loin de cette rousseur flamboyante qu’elle a aujourd’hui.


Mylène et l’objectif
Dès le jour où on s’est connu, il y a eu un pacte de confiance. C’est sûr qu’elle n’aimait pas les photos, mais je crois que personnellement, elle y a pris du plaisir. J’avais réussi – parce que je suis comme ça avec les femmes, et elles me le rendent bien – à prendre chez Mylène beaucoup de choses, parce que je suis sans doute quelqu’un de doux, de sensible, avec lequel il y avait quelque chose de privilégié. On a vraiment fait un travail d’amour, un travail de confiance. Ça a été un bonheur, j’en ai un souvenir très fort. Et ça m’a beaucoup apporté pour ma carrière. Mais je maintiens que ça lui a apporté aussi des choses énormes, on en parle encore. Je ne regrette pas un instant les bonheurs que j’ai vécus avec elle. Je pense que de son coté, c’était sincère aussi. On s’amusait, ça n’a jamais été une corvée.
On a été comme deux enfants qui sont au milieu d’adultes et qui ne veulent pas grandir, et qui expriment leur art… On rêvait notre vie, on allait au zoo, on mangeait des sucettes, on allait au jardin d’acclimatation, au cinéma, on allait acheter des chaussures, on mangeait des chocolatines…

Tristana
Ca a été une campagne napoléonienne ! Je me suis même évanoui ! Laurent était là, il fascinait tout le monde, il avait une aura incroyable. L’ambiance sur le tournage était très bonne. C’était dur, le soir au dîner, tout le monde était vraiment cassé. Laurent a vraiment épuisé tout le monde ! On était à la montagne, dans le Vercors. Quand tu isoles les gens, il se créé une famille, des liens, c’est pas comme quand tu vas tourner un film en banlieue et que le soir, chacun rentre chez soi. Et puis à cette époque, Laurent et Mylène avaient tellement envie de faire du cinéma… Ça se sentait, et le clip était géré comme du cinéma. C’était hallucinant, il y avait des camions partout, des chevaux et des effets spéciaux. Laurent mettait la moto sous un cheval, la moto sur une motoneige, il y avait un loup… c’était d’une richesse incroyable. Il n’y avait que des Américains qui faisaient des clips comme ça. C’était un vrai tournage de long-métrage. Tout ça n’était que des répétitions pour Giorgino.

Accident
On était un groupe très soudé. On dînait tout le temps ensemble le soir. On dînait beaucoup chez Bertrand (ndlr : Lepage). Il avait un Austin, on faisait des virées. On allait à Barbizon, on allait manger dans les restaurants des peintres… Mais on voyait peut Laurent paradoxalement. Moi, je voyais Laurent à part. J’allais avec lui chez Polygram suivre le Top 50 sur les ordinateurs et on se régalait de l’évolution de Mylène dans les classements. Un jour, on a eu un accident de voiture ! Le conducteur m’a pris à parti, depuis sa voiture, et à ce moment-là, Laurent s’est énervé. Il est sorti de la voiture, et comme il fait 1m80, il est allé voir le mec : « qu’est-ce que tu veux ? » (ndlr : Christophe mime la scène). C’était devenu silence radio, et le type était tout raplapla dans son siège…

Vacances
On est parti en vacances à la Ferté-Alais et Laurent nous a rejoints après avec Gilles Laurent. C’était en 1989. Ils écrivaient Giorgino à ce moment-là. Ils s’enfermaient des heures. Nous, on ne les voyait jamais, on était au bord de la piscine ! Laurent disait quand même des trucs à Mylène, le soir. Ils en parlaient à table. Je me souviens particulièrement d’un soir où on était à table. Je m’en souviens très bien, car je me suis fait mordre par ET ce soir-là ! Y’avait une table, et Laurent faisait ça (ndlr : Christophe martèle un tempo) et il a créé la rythmique de Désenchantée. Il a fait à Mylène : « je t’ai trouvé ça, qu’est-ce que tu en penses ? » Après, ils ont fait deux-trois corrections. Laurent, il était en permanence à la recherche de choses. C’est pour ça qu’il la délaissait un peu, d’ailleurs. Il était constamment dans ses trips.

Série de photo
A l’époque, comme je faisais de l’érotisme, on avait été approché pour que Mylène pose nue. Comme Mylène était très pudique, elle ne voulait pas entendre parler de ça. C’est pour ça qu’on a voulu faire croire que c’était des photos nus ! Cette série de photos s’est faite dans un studio, rue des Acacias dans le 17ème. J’avais envie de faire des choses un peu à la Harcourt. Je commençais à travailler le noir et blanc. Comme elle me faisait confiance, j’ai eu la chance qu’on expérimente ça ensemble, ce qu’elle ne ferait sûrement pas aujourd’hui pour d’autres… Après, je suis devenu un grand photographe de noir et blanc. En tout cas, ça a été la dernière séance avec Mylène. Je me suis aperçu plusieurs années après que ce que je faisais était intéressant. C’est Zizi Jeanmaire qui un jour m’a dit « vous, vous serez un grand photographe », parce que je montais toujours sur un tabouret, quitte à me rebaisser après. Donc ça oblige les gens à lever la tête, à aller vers la lumière. J’ai une façon d’éclairer les yeux qui est très spéciale. Mais tout ça a commencé avec Mylène, elle m’a aussi aidé à ça. C’est une expérience de lumière qui m’a vraiment apporté. Mylène aimait beaucoup cette série. Elle aimait beaucoup les photos qu’on faisait ensemble. Mylène et moi, on est fabriqué pareil, mais nos chemins se sont séparés. Maintenant, si elle a envie à nouveau, la porte est ouverte, et je pense que l’on pourra s’apporter encore de belles choses…


Instant-Mag - 01/2003
    

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