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Thierry Rogen (Ingénieur son)Interview Albums et singles - 2003


Ancien co-réalisateur d'albums

Parcours
J’ai commence à travailler dans la musique à 17 ans, pas totalement par hasard, puisque mon père était musicien. Je suis rentré dans un studio qui s’appelait Jean Jaurès, où j’ai travaillé pendant trois ans. J’ai eu de la chance, car je suis tout de suite devenu ingénieur du son, et j’ai très vite été aux manettes. Le premier album que j’ai fait était celui de William Sheller. Ensuite, je suis devenu ingénieur indépendant, en 1982-1983, avec une escale au studio Guillaume Tell (ndlr : où Mylène a enregistré ses derniers titres). A l’époque, je travaillais beaucoup avec Michel Eli, le producteur d’Axel Bauer qui était assez ami avec Laurent Boutonnat. Je suis arrivé dans l’équipe juste après l’album Cendres de lune. Laurent avait du mal pour trouver des ingénieurs et des réalisateurs, et le hasard a fait que Michel Eli lui a parlé de moi. On s’est rencontré, fin 1986, et notre première collaboration a été pour Tristana. On a fait ça au studio du palais des Congrès, mais j’avais dans l’idée de monter mon propre studio, ce que j’ai fait en 1987 (ndlr : studio Méga dans un bunker près du Bois de Boulogne). Mylène et Laurent ont été les éléments déclencheurs qui m’ont permis de réaliser mon projet, ainsi que d’autres artistes comme Éric Serra, avec lequel j’ai travaillé sur la bande originale du Grand Bleu.

Début(s)
Basiquement, un ingénieur du son ça sert à enregistrer les chansons que lui apporte le producteur et le réalisateur. Il y a la phase d’enregistrement, puis la phase de mixage, qui sert à donner la couleur et l’ambiance de l’album. Mais il y a plusieurs degrés d’investissements, selon la manière dont l’ingénieur est impliqué dans le projet. Au départ, je n’étais qu’ingénieur du son pour Mylène et Laurent. Ensuite, je suis passé à la programmation des synthés et à l’écriture des rythmiques avec Laurent. Et je suis devenu co-réalisateur, tout naturellement. Je ne me suis pas juste limité à enregistrer les chansons. Ce qui, artistiquement, est un peu passif. Je ne suis resté strictement ingénieur que sur les deux premiers singles, Tristana et Sans contrefaçon. Puis j’ai évolué avec l’album Ainsi soit Je... J’ai toujours amené des idées sur la rythmique et les remixes. Laurent est avant tout un compositeur, et quand je l’ai rencontré, j’ai amené mon savoir-faire en programmation. Ils avaient déjà leur univers, sur lequel je me suis greffé. J’avais également, comme eux, ce coté un peu sombre, un peu noir. Il y a eu une osmose immédiate, et c’est assez rare. Rien n’était calculé, on était enfermé en studio, avec Laurent, comme deux Merlin l’enchanteur! Il faisait quelque chose, ça me donnait une idée, et vice-versa. Il y a même des chansons qui sont nées comme ça, de rien, en studio; comme Agnus Dei, sur l’album L’Autre. Au début, Mylène était peu présente dans la production musicale, elle s’occupait juste de ses textes et de ses voix.

Ainsi soit Je...
Le premier single enregistré au studio Méga, qui a aujourd’hui 16 ans, c’est Sans contrefaçon, le 16 septembre 1987, le jour de l’ouverture du studio! Ça a été également le premier gros carton pour Mylène,  même si Libertine et Tristana avaient été des tubes. L’explosion du succès du studio a été parallèle à l’explosion du succès de Mylène. Tout de suite après, on a enchaîné avec Ainsi soit Je..., jusqu’en décembre 1987. Je n’ai que des bons souvenirs de cette période, parce que c’était la fusion parfaite. A l’époque, on se connaissait peu, ce qui évitait des automatismes. En plus, le studio fonctionnait : j’avais 24 ans et j’avais ma boîte...

Remixes
Avant de connaître Mylène et Roland, j’étais dans l’univers de la dance-music, et je réalisais beaucoup de remixes. Laurent a toujours aimé ça. Encore une fois, notre rencontre a été forte, car je pense avoir amené un élément que je maîtrisais bien, à savoir l’univers de la dance. On prenait un grand plaisir à faire des remixes. Il y a même des fois où l’on finissait vite la chanson, pour se dépêcher de faire la version longue! Les remixes, c’était la cour de récré, car le travail sur les albums étaient long et fatiguant, avec en plus des contraintes de temps et de construction pour les singles destinés aux  passages radio. Mylène intervenait peu dans les remixes, c’était vraiment notre délire, à Laurent et à moi. Mais elle revenait quand même faire des voix si on avait besoin de nouveaux gimmicks. Souvent, Laurent aurait volontiers fait des chansons qui duraient six minutes, et ce n’était possible qu’avec les remixes, qui nous permettaient de nous exprimer totalement. D’ailleurs, on enregistrait parfois d’abord la chanson en version longue. Il est arrivé aussi qu’on mixe le single, qu’on fasse le remix et qu’on refasse un nouveau single à partir du remix. Par exemple pour Sans contrefaçon ou Désenchantée, certains ponts ou gimmicks n’existaient pas dans la première version single qu’on avait faite, et qui n’est jamais sortie! Sur Pourvu qu’elles soient douces, j’ai fait réenregistré les voix à Mylène, qu’on a gravées. On a ensuite fait venir un DJ, qui a scratché des tonnes de trucs sur les voix, et on a fait la fameuse intro de PQSD. Jusqu’à ce que j’arrête de travailler avec eux, aucun remix n’a été confié à l’extérieur, ce qui est le cas aujourd’hui.

Voix de Mylène
Mylène n’est pas Céline Dion, tout le monde le sait. Mais elle est très perfectionniste dans le placement la justesse des mots, dans le travail d’enregistrement des voix. Dès le début de ma collaboration avec Mylène et Roland, je me suis placé dans une sorte de triangle. J’avais une collaboration très étroite avec Laurent quand on faisait les enregistrements, et j’avais une collaboration très étroite avec Mylène quand on travaillait sur les voix. Pour Ainsi soit Je..., on a fait les voix tous les trois, mais c’est un travail qui a très rapidement gonflé Laurent, du fait que Mylène voulait le meilleur résultat et que ça prenait parfois des heures. Je me suis vite retrouvé à ne le faire qu’avec elle. Mylène a un grand talent pour synchroniser ses voix. Sans trop rentré dans les secrets de fabrication, le fait de doubler les voix quand on travaille sur un refrain, de faire plusieurs pistes, arrivait à donner cette couleur spécifique au son "Farmer". Mylène était très douée pour ce travail. Arriver à doubler parfaitement ses voix, sans jamais rien qui dépasse, ce n’est pas donné à tout le monde. En  fait, elle faisait ses propres choeurs et c’était très rare qu’elle utilise des choristes... Mylène n’est pas une chanteuse qui gueule, mais, au contraire d’autres chanteurs, sa voix est l’instrument de ce qu’elle a envie de dire, et non une fin en soi. Il faut savoir que la plupart des chanteurs "à voix" n’écrivent pas leurs textes. Leur voix est leur fonds de commerce. Mylène Farmer, son fonds de commerce, c’est ce qu’elle dit, c’est son univers. Comme tout le reste était parfait, la presse s’est acharnée sur la seule "faiblesse" de Mylène, qui n’en est d’ailleurs pas une, puisque des millions de gens l’adorent. 

Mylène sur scène
Le concert de 1989 est l’un de mes plus belles expériences professionnelles, mais en même temps l’un des pires. Une des plus belles, parce que j’avais suivi de façon presque familiale la carrière de Mylène, et que c’était un moment important. A l’époque, Mylène n’existait que par l’image de ses clips, et se montrer en public était quelque chose de nouveau pour elle. Là où elle m’a épaté, c’est qu’elle a un tel professionnalisme qu’elle a cassé toutes les barrières. La préparation du concert a aussi été très difficile dans le travail quotidien, parce que, comme tout ce qui concernait Mylène et selon la volonté de Laurent, il fallait que le spectacle soit "énorme". Je ne sais pas si nous étions tous préparés à quelque chose d’aussi grand. On a eu peur jusqu’au bout de ne pas être à la hauteur, et je me souviendrai toute ma vie du premier concert, à Saint-Étienne. On a été les premiers à mettre des synthés et des séquences sur scène, avec une technologique qui n’était pas aussi au point qu’aujourd’hui. On avait le problème suivant : les disques de Mylène étaient tellement sophistiqués dans la production qu’on ne pouvait pas aller sur scène et placer simplement un batteur, un bassiste et un guitariste. Il fallait que le public retrouve sur scène la couleur des albums, qui comportaient des tonnes de séquences et de programmation. Donc, en plus des choristes, et de Mylène sur scène, il y avait aussi certains backings, qui comportaient des séquences de voix. C’est peut-être ce qui a amené la critique, parce que les gens disaient que le son était trop énorme pour ne sortir que de la scène. Mais quand U2 est en concert, et que The Edge est tout seul sur scène, l’énorme son qui sort de sa guitare ne vient pas que de lui! Donc où est la critique? Si on veut se prendre un spectacle dans la figure, les détails techniques qui font qu’on met du ruban autour du paquet, qu’est-ce que ça peut faire aux gens? Tout le monde utilise des séquenceurs sur scène. Donc en quoi est-ce critiquable? Quand Michael Jackson ou Madonna font ça, tout le monde les encense, alors qu’à la différence de Mylène, ils chantent en plus en play-back. Mylène, à ma connaissance, n’a jamais chanté en play-back sur scène. Si vous voulez aller assister à un live unplugged à la bougie, allez voir Francis Cabrel, parce que ses chansons s’y prêtent. Pas celles de Mylène.

Désenchantée
C’est le plus grand souvenir de production que j’ai. Un jour, j’étais chez Laurent, et comme il ne faisait jamais de maquette et qu’il gardait tout en tête, il a sorti son petit piano et il m’a fait Désenchantée. Ma première réaction à chaud a été : c’est un énorme tube. Je les ai excités avec ma propre excitation, et du coup on s’est collé une pression supplémentaire, qu’on avait déjà avec la préparation de de l’album L’Autre! Pour l’anecdote, Désenchantée a été enregistrée quatre fois. Les trois premières, on l’a mise à la poubelle. On n’y arrivait pas, les arrangements n’étaient pas bons. La troisième fois, Laurent est arrive à un tel stade d’énervement qu’il a dit : "je vais la jeter", et il est parti en claquant la porte, excédé. Une fois seul, j’ai travaillé sur une rythmique complètement différente. A l’origine, Laurent voulait cette chanson saccadée, avec des basses techno. Et moi, je la sentais plutôt groove, avec des gimmicks de cuivre. Je l’ai donc reprise dans cette optique, avec des batteries plus funk. Laurent est revenu le lendemain, et il a rebondi sur mon idée. Le jour où on a enfin mixé la version que vous connaissez, on avait les doigts qui chauffaient, parce qu’on savait qu’on tenait un énorme tube! On ne s’est pas trompé, mais parfois, les plus gros succès s’accouchent dans la douleur... Ça reste pour moi la chanson la plus forte de Mylène, et je sus très fier de la direction qu’a pris l’arrangement de ce titre.

Dance Remixes
Il y avait ceux qui avaient acheté les albums de Mylène, et les mordus qui avaient tout acheté. Mais les "mordus" restaient une minorité, et beaucoup de gens avaient encore des choses à découvrir. Comme on aimait bien faire des remixes, et que ça tombait dans un petit creux après l’album L’Autre, Laurent a décidé de faire cet album. On a remasterisé d’anciens remixes, et on en a fait d’autres, dont Libertine, chanson sur laquelle je n’avais pas travaillé à l’époque. L’enjeu financier n’était pas grand, et c’était un album intermédiaire. Mylène a été l’une des premières à proposer des remixes en tant qu’artiste de variété. Laurent a composé Que mon coeur lâche, mais il a très peu participé aux arrangements, que j’ai réalisés uniquement avec Mylène. C’est d’ailleurs à partir de cette époque que Mylène est devenue plus présente dans la production des albums.

Scoop !
Mylène a eu un coup de coeur pour un Américain, son prof d’anglais, je crois, qui faisait des chansons de rap formidables. Elle est venue avec les bandes de ce gars, et m’a demandé si je voulais qu’on le produise ensemble. On a fait l’album, en un mois, mais il n’est pas sorti, je ne sais pas pourquoi. C’était super sympa, on aurait dit une sorte d’Eminem avant l’heure, avec des fonds de rap assez mélodiques, grâce à l’intervention de Mylène, qui y avait mis son grain de sel. C’était pendant le grand trou après le tournage de Giorgino. Mylène a fait d’autres essais musicaux, certains avec Jeff Dahlgren, et c’est là où l’on a vu naître son côté "Mylène productrice".

Anamorphosée
Le coté rock d’Anamorphosée c’est Mylène et Jeff Dahlgren qui l’ont amené et l’ont souhaité. Cette évolution nette a vraiment été le fait de la volonté de Mylène. Elle était très présente dans la production, ce qui n’était pas le cas auparavant. Il faut quand même savoir que, même pour les albums précédents, certains gimmicks et certaines mélodies venaient d’elle. Elle a un vrai talent pour trouver les mélodies. La présence de Mylène à la réalisation a donc été officialisée sur Anamorphosée, où elle a également commencé la composition. C’est sûrement l’endroit, Los Angeles, qui a aussi provoqué ce virage positif, cette couleur. Je n’ai pas terminé l’album Anamorphosée, je n’ai pas trop envie de dire pourquoi. Cela a signé la fin de notre collaboration, même si après il y a eu les Live. Mais c’était différent. Anamorphosée a été très difficile à faire, parce que Laurent était toujours dans l’état d’esprit de "l’après Giorgino", et qu’il allait très mal. Mylène et Laurent ne voulaient plus rester en France, et s’ils ont enregistré à Los Angeles, c’est qu’ils voulaient oublier tout ça. Au départ, ils étaient dans un studio qui n’était pas très bien, je les ai donc emmenés à Ocean Way, là où enregistrait, entre autres, Michael Jackson.

Rupture
Paradoxalement, Anamorphosée a également été pour moi un moment formidable, parce que j’étais en train d’élaborer à distance mes nouveaux studios Méga, à Suresnes. toute la construction des studios a été faite en même temps que l’album de Mylène. J’avais rencontré aux États-Unis un architecte suisse qui a conçu les plans des nouveaux studios Méga. Donc je faisais l’album de Mylène, et le soir j’allais retrouver mon, pote. J’étais dans un état d’excitation incroyable, et je rencontrais plein de gens. C’est ce qui m’a sauvé des difficultés relationnelles pendant l’album. Je suis quand même parti du projet Anamorphosée, et c’est Bertrand Châtenet qui m’a remplacé. Je l’avais présenté à Mylène trois ans auparavant, et ils avaient tout de suite accroché. Le fait qu’il prenne ma suite a un peu minimisé le "mini-drame" qu’a été mon départ. Après, ma vie a changé avec ce nouveau studio, et Mylène est partie sur d’autres univers. J’ai eu une rupture franche avec Laurent, pas avec Mylène. J’ai quand même fait le Live à Bercy, en 1977, bien que la rupture ait déjà été faite. Je pense qu’ils ont fait appel à moi parce que j’avais l’expérience d’enregistrer des "gros" live, en peu de temps, avec beaucoup de pression. J’étais habitué à ce genre d’exercice avec Johnny, Les Restos du cœur, etc. Donc, malgré les tensions, Mylène et Laurent se sont à nouveau tournés vers moi. Mais je n’ai fait qu’enregistrer le Live, je ne l’ai pas mixé, c’est Bertrand qui s’en est chargé.

La poupée qui fait non
J’ai aussi participé au single La poupée qui fait non avec Khaled, où là, Laurent était complètement absent. L’enregistrement s’est fait ici, au studio, dans la bonne humeur. Ça a été très rapide, Mylène et Khaled se sont vus quatre heures en tout et pour tout! Pendant cette période du Live, j’ai mangé une fois avec Laurent, et on s’est "quitté" bons amis. J’ai revu Mylène quelques fois, mais notre collaboration est terminée. On ne peut même pas parler du Mylenium Tour, où là encore, je n’ai fait qu’enregistrer, et où je l’ai vue quatre ou cinq jours.

Alizée
C’est bien, très bien. Des bonnes chansons, comme Laurent sait les faire. Ils ont eu une chance incroyable de tomber sur cette gamine, qui est tellement dans la suite de Mylène qu’on se demande s’ils ne l’ont pas fabriquée ensemble! En termes de réussite d’image, du succès de Mylène qui rejaillit sur Alizée et vice-versa, c’est absolument parfait, et je tire mon chapeau. Maintenant, musicalement, ce n’est pas ma tasse de thé, mais ma fille de sept ans adore!

La suite...
Je trouve que Mylène a le talent nécessaire pour se permettre toutes les audaces. Si elle ouvrait un peu son univers musical, elle pourrait exploser dans autre chose. Elle est très ouverte musicalement, elle écoute de tout. Elle adore tout ce qui est pop anglaise, elle aime le funk, elle a les oreilles partout. Laurent est plus amateur de musiques de films, mais il reste un peu enfermé dans le même univers. Aujourd’hui, en y repensant, je ne conserve que des souvenirs positifs de ma collaboration avec eux. La porte n’est pas fermée, et s’ils revenaient vers moi, je pense que je repartirais pour un tour. Maintenant qu’on a tous passé quarante balais, je pense que la sauce ne serait que meilleure! Mais je crois qu’ils ne le feront pas, et je ne ferai pas non plus la démarche. Ma réussite professionnelle est liée à mes débuts avec Mylène, à la fois en termes de studio et de réputation, et c’est quelqu’un que j’aime beaucoup.

Instant-Mag - 2003
    

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