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Christian Padovan (Bassiste)Interview En Concert 89 - 2004

Je n’ai jamais vu ça ! C’est une grande première : un décor glauque, une grille monumentale, des pierres tombales ! Un environnement fantastique en kit, mais un kit énorme ! Le problème, c’est que ça ne rentre pas partout. Je viens de faire Julien Clerc, Michel Berger... Tout de suite, je sens vraiment une différence dans les rapports entre les uns et les autres. Laurent Boutonnat, je ne l’aperçois pas. Au début, je passe par Bruno Fontaine pour être "sélectionné". Ce sont des "on dit", mais je pense qu’ils ont pris des renseignements dans des studios, pour savoir qui fait quoi. Au niveau du live, c’est le démarrage à zéro. Personnellement, je suis assez intimidé : je connais Mylène comme ça, je l’ai vue sur des plateaux. Je me rappelle particulièrement d’une émission de télévision, au nouveau Palais des Festivals, à Cannes – je ne me souviens même plus qui j’accompagnais ! - je l’ai vue arriver, elle dégageait quelque chose et je me suis dit : « C’est une star, ce n’est pas n’importe qui, elle va aller très loin ! » C’était quelques années avant que je ne travaille avec elle.

Je n’ai jamais été très friand de "l’entourage" des stars. Ils ont tous besoin de leur cour, même s’ils ne l’avouent pas, ça les rassure : ils peuvent se livrer au petit jeu de la punition et de la récompense... C’est normal, ils sont comme ça. Quand je suis arrivé à Mylène Farmer, Bruno Fontaine est aux claviers. Une première fois, pendant l’hiver, on a un petit briefing, elle est peut-être plus intimidée que nous – ça, c’est son côté charme aussi, elle en use et en abuse, mais elle le fait tellement bien que tout le monde est amoureux d’elle ! Cette rencontre se passe au mieux, puis j’ai un rendez-vous avec Laurent Boutonnat dans un studio de montage de films pour les clips qu’il est en train de réaliser : il tient à avoir des contacts personnels avec les gens qui vont travailler avec Mylène.

C’est aussi un peu frustrant, parce que c’est le même tour de chant tous les soirs, si mesuré dans les chansons, il n’y a pas trop de place pour l’improvisation. C’est impressionnant et puis, physiquement, ce n’est pas facile. Je me souviens, avec les autres musiciens, nous sommes en eau, tant et si bien que lors des changements d’instruments – selon les titres – je n’arrive pas à décoller les guitares du corps, tellement nous sommes trempés ! En mai, lors des premiers concerts au Palais des Sports, la technique envoyait des fumigènes pour accentuer le côté lent, désert, la nuit... Boutonnat avait alors supprimé tout ce qui était aération. En mai, à Paris, vous imaginez ! C’était terrible, et là, je le reconnais, il fallait y aller ! Dès le début, nous avons eu d’excellents rapports avec tout le monde : nous ne voulions pas passer pour des "musicos", en fait c’était du savoir-vivre, on souhaitait, un peu par réflexe, abolir le côté employeur/employé. J’ai toujours pensé que s’il y a ce fossé, c’est aussi, beaucoup, à cause des musiciens. On ne peut plus parler seulement de l’artifice, de l’égo des artistes, chanteurs ou chanteuses : c’est trop facile. Si l’on veut provoquer des rapports différents, il ne faut pas se conduire comme un employé ! Le respect n’est pas à sens unique... rien est à sens unique. Ce n’est pas parce que le chanteur a gagné "1000 fois" plus que vous qu’il est obligé de vous inviter, ce n’est pas normal ! Je réalise qu’en disant cela, je bouscule un peu le protocole, j’ai l’impression que ça effraie les artistes, ça leur fait peur, car subitement, ils perdent un peu le contrôle.

Au départ, au printemps, on ne savait pas, on était tous persuadés que Mylène était un peu "une machine", on se demandait ce qu’elle allait faire. Là, elle nous bluffe : rapidement, on réalise que lorsqu’on crie "trois/quatre" sur scène, c’est parti, il faut y aller, se souvenir de toutes les musiques, des conventions... Bref, c’est un métier ! Après avoir entendu toutes sortes de rumeurs sur les bandes magnétiques, j’ai vu que c’était elle qui y allait ! Il est bien évident que, n’importe quel artiste qui fasse un live "foire" un peu, à un moment, mais ce n’est pas un scandale : il garde 85 % du travail de scène, il y a juste quelques endroits critiques. Bien sûr, avec des choristes comme Carole Fredericks et Beckie Bell, on peut être serein, pourtant je pense que Mylène a fait abstraction de tout ça, elle s’est quand même enfermée avec Sophie Tellier pour travailler : il fallait danser avec des manteaux qui pesaient des tonnes, il fallait chanter, il fallait tout faire et... elle m’a bluffé ! Du jour au lendemain, je suis devenu admirateur de cette femme qui, pour moi, est une star, définitivement. En plus, j’ai du respect pour Mylène, elle ne pleure pas sur elle, la plupart du temps, comme peuvent le faire d’autres chanteurs. Elle n’attend pas les congratulations habituelles, les « tu es formidable ». Elle s’en fout. Elle a tra-vail-lé, c’est cela qui est bien !

Tout est fonction d’elle. Inconsciemment, nous sommes un peu à son écoute. Nous vivons à son rythme. Nous avons un Espace Renault qui nous est attribué. Un après-midi, en plaisantant avec nous, elle nous dit : « Je partirais bien avec les musiciens aujourd’hui, j’en ai un peu marre de ma voiture ». Elle nous propose cela, avec naturel, sans faire sa mijaurée. Elle est contente de venir avec nous, comme ça, tout simplement. Je me souviens, nous sommes sur l’autoroute de l’Ouest, elle est à l’avant, placée à côté de Slim qui conduit. Nous, derrière, on papote. Subitement, un gros coup de frein. Énorme. On pense tous : « C’est la fin ! » Finalement, Slim a décelé un radar, il a mis un coup de patin, c’est comme si notre dernière heure arrivait ! Après, tout le monde lui demande si il y avait un animal sur l’autoroute, un obstacle. « Non, non, réponds Slim, très sérieusement, j’ai vu un radar ! » Nous sommes à la Ferté-Bernard, un endroit où les contrôles de vitesse sont courant. Slim le sait mais là, il l’a oublié ! Elle a fait un bond en avant, avec la ceinture, naturellement, mais sans avoir eu plus peur que ça ! Elle est restée tout à fait normale, de très bonne humeur malgré ce petit incident. Cela la change de la limousine, des chauffeurs qui lui tiennent la porte...

Je me demande jusqu’à quel point je ne suis pas un peu ridicule dans cette situation-là. Alors, on essaie toujours de se la jouer "détaché", en fait on a l’œil collé sur elle. Mylène, c’est le charme fait femme ! Avec les autres musiciens – ce sont tous des potes – on est entre nous. Néanmoins, lorsqu’elle est entre quelque part, les conversations cessent. Je me souviens de mon anniversaire, elle me fait cadeau d’un beau pull, ça me touche vraiment. Un pull gris, col en V, en cachemire : je suis très sensible à l’attention, car elle n’y était pas obligée.
C’est sa séduction. Personne n’est dupe, mais on préfère ne pas savoir si c’est de la manipulation ou pas. Pendant la première tournée, tous les soirs, il y a dans les loges les bouteilles poli de Cristal Roederer. Ce sont des égards dont nous n’avons pas l’habitude. Chez les autres artistes, ça n’existe pas. Avec elle, tout est différent, et je pense qu’elle n’est pas étrangère à cette décision : « du champagne tous les soirs ! »
Lorsqu’elle nous apporte à chacun un stylo, nous, nous lui donnons une Stratocaster – une guitare électrique. Des caves de Vincennes, je ramène aussi des caisses de grands crus pour Bertrand Le Page. Tout se passe vraiment dans la courtoisie. Je ne sais plus pourquoi on offert une guitare pour Mylène ? C’est Slim qui en a eu l’idée, elle devait "grattouiller" certainement, à ce moment-là.

Des engueulades, il y en a souvent. Bertrand est survolté et donc on le voit parfois dans des états incroyables. Il fait beaucoup d’effet à tout le monde, mais nous, comme on est habitués, on en rit. Il peut être assez violent verbalement. Mylène, au départ, suivait ses conseils, puis ils ont commencé à discuter, à échanger leur point de vue, c’était toujours quelque chose qui progressait. Même s’ils n’étaient pas d’accord, ils avançaient et allaient, de toute façon, dans la même direction. Là, apparemment, c’est différent.

Depuis la fin 1989, nous nous étions séparés et chacun était reparti vers ses travaux. En 2003, je suis en studio, à Suresnes, chez Guillaume Tell, pour la musique de Podium, et à la fin de la séance, je pars avec Marc Chantereau qui me raccompagne sur Paris. Devant la porte, une limousine noire aux vitres teintées est garée. Je suis obligé de raser le mur avec ma basse sur le dos – la voiture est vraiment rangée pour ne pas bloquer la circulation. Je fais trois ou quatre mètres et là, la portière s’ouvre et j’entends : « Christian...!» C’est Mylène. Vous connaissez le côté "parano" des artistes – elle n’est pas obligée, elle était "cachée" dans sa voiture, je ne savais pas qu’elle était là. C’est à brûle-pourpoint, comme ça. Elle me demande : « Tu es là demain ? - Mais qu’est-ce que tu fais ici ? – Je fais les voix d’Alizée, tu viens demain au studio ? » Je suis content de sa réaction, ça me rassure. Je me dis : « Elle est comme dans mon souvenir, pas parano comme la plupart ! » Moi, j’aime les femmes et, de toutes les artistes femmes que j’ai côtoyé, notamment France Gall, je ne conserve pas d’images négatives. Je suis amoureux de Sylvie Vartan, mais ma femme ne m’en veux pas (!). Sylvie, je l’aime beaucoup depuis le début. À chaque fois que je rencontre France, elle me dit : « Alors Pado, on monte un groupe ? » C’est marrant, on a des rapports comme ça ! Mylène, en définitive, c’est différent, c’est "le mystère" un peu, tout ça mais il faut le garder.


Annie & Bernard Réval pour 'De chair et de sang' - 06/09/2004