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Christophe Mourthé (Photographe)Interview Photographes - 2004

À propos de son parcours et de sa rencontre avec Bertrand Le Page et Mylène :
Bertrand est à l'origine de notre rencontre. C'est lui qui fait tout, pour qu'on se connaisse et qu'on travaille ensemble. Il pense que mon approche visuelle très "fellinienne" correspond à celle de Mylène. Le Page n'est pas seulement un manager et un éditeur, il a "du nez". Très perspicace sur la confirmation d'une star ou son devenir, il a un talent fou. C'est un petit roux, avec des cheveux frisottés, la peau très blanche et plein de taches de rousseur qui, sans être beau, possède un certain charisme. Personnellement, je le trouve adorable et très intéressant, marrant. Il vit rue de Maubeuge - son Q.G. en quelque sorte - c'est là que je vois Mylène pour la première fois. Par la suite, nous nous retrouverons souvent, tous ensemble, chez lui. Au départ, j'évoluais dans le théâtre, je travaillais auparavant sur Pleins feux avec José Artur, puis sur Le monde est un théâtre. Pendant ces émissions, j'étais amené à photographier les metteurs en scène et les acteurs. Ainsi, j'ai pris des gens comme Fellini, Zeffirelli, Steiner... J'avais 22 ans et je n'en ai pas estimé l'importance, forcément. A cet âge-là, vous épongez ça, et vous en sortez avec une notion différente de la photo. Ce sont des rencontres inestimables que je n'oublierai pas. Je n'ai pas fréquenté "d'école" spécifique. La meilleure approche, c'est lorsque vous êtes, tout un après-midi, avec Fellini, à Rome, dans sa maison : la leçon est "grande", je peux vous le dire !

Le premier face à face avec Mylène n'est pas intimidant : vous savez, les choses n'ont pas toujours besoin d'être dites, elles sont parfois évidentes. Nous sommes vraiment sur une longueur d'ondes similaire, une création, une manière de vivre, la même envie, la même façon de voir les images, deux mondes complémentaires qui se rejoignent... Pourtant, nous ne travaillerons pas ensemble tout de suite. Nous nous voyons, nous discutons, nous ne savons pas encore que nous allons collaborer, régulièrement, durant 2 années. Mylène sort de Libertine et moi j'ai une imagerie très 18ème. Depuis 1983, j'ai créé une série de photos de femmes : les "Casanova", une centaine de personnages dans des palais vénitiens. On y trouve une vision assez équivoque, en réponse à une certaine sexualité où chacun pioche. On ne sait pas si ce sont des hommes ou des femmes, les gens y projettent tout ce qu'ils veulent. Mylène a vu ces photos, elle a bien compris tout cela. C'est un véritable succès, alors on me demande si je veux faire une série avec des hommes, je n'accepterai jamais. Je n'obtiens ce résultat énigmatique qu'avec des femmes...

Après notre première rencontre, nous nous retrouvons souvent. Laurent est très occupé et Mylène passe ainsi la majeure partie de son temps avec moi : nous sentons, l'un et l'autre, que de nombreux points communs nous rapprochent. Nous décidons de travailler ensemble et je m'implique, notamment, pour les albums Cendres de lune et Ainsi soit je... A 24 ans, j'ai l'habitude de façonner des "égéries" pour en faire des femmes très glamour, des icônes ! Mylène tombe à point, je suis prêt à collaborer étroitement. Son "personnage" n'est pas encore définitif, on va l'affiner ensemble. Entre nous, c'est l'osmose. Cette compréhension artistique totale complète son duo avec Laurent. Bertrand, son manager, joue le rôle de "soudure", il fait tout pour que cette mayonnaise prenne. Il n'en retirera pas les fruits, mais pour l'heure, il exploite, confirme, cadenasse. Son action est essentielle ! Néanmoins, les images dans les cimetières viennent vraiment de Laurent. Moi aussi, à mes débuts, j'ai fait des photos dans le même cadre, ce sont des trucs de provocation, on a besoin de s'exprimer, de se faire remarquer. Ma première carte professionnelle, c'est une fille avec des seins nus, devant une croix... et sur la croix, avec la typo, j'ai fait marquer mon nom et mon téléphone, comme une date de naissance... C'est une façon de se rebeller et de faire comprendre qu'on a quelque chose de différent des autres.


À propos de Laurent Boutonnat :
C'est un vrai génie de la caméra ! Personnellement, je le trouve moins bon dans les scenarii, mais cela n'engage que moi. En revanche, sur un plateau, il m'apprend beaucoup : je le vois chercher le moment, l'endroit, la façon dont il peut placer l'objectif avec originalité : sur une motoneige, un cheval, un arbre... avec une infinie curiosité de savoir. Abel Gance agissait ainsi lorsqu'il a créé son Napoléon - il se servait d'une balançoire, d'un arbre, d'une extrémité de corde. Boutonnat est un peu comme cela, très novateur, sur ce genre de technique. Il possède un sens inné du cadrage.

Le doute, l'ambiguïté... Laurent est très doué pour ça. Il est également un excellent musicien. Je le vois composer 2 ou 3 "trucs" devant moi, et 6 mois après, ce sont des succès ! C'est assez hallucinant, tout est lié. Ses mélodies restent commerciales, et les textes de Mylène, très mélancoliques. Ce n'est pas réellement nouveau, les plus "grandes" chansons de Claude François sont aussi les plus tristes - Le chanteur malheureux, Comme d'habitude... Je passe des journées entières avec Mylène, on rit beaucoup, on va dans les boutiques, je n'ai pas l'impression de trainer avec quelqu'un de "torturé".
Laurent n’est pas toujours là, en revanche nous passons des soirées avec Mylène et Bertrand, en arrosant ces heures au Dom Pérignon ! Dans les années 80, c’est souvent comme ça. Bertrand est un type génial mais il est porteur d’autodestruction...


À propos de Mylène et de leur amitié :
Simplement, Mylène vit sa vie. À l’époque, sa chambre et noire, une pièce à la Gainsbourg, tout comme celle de Marilyn Manson, avec qui je travaillerai plus tard. Lorsqu’il y a un coup de sabre à donner sur une comédienne avec du sang qui coule, c’est Laurent... pas Mylène. Au milieu des années 80, je ne peux pas affirmer qu’elle soit très "sombre", c’est plutôt quelqu’un qui se torture beaucoup sur son devenir, et surtout sur son passé – elle et moi sommes très passéistes. Cette noirceur, je ne sais pas si elle est venue comme ça ou si elle est inhérente à son tempérament. Je constate que ce qu’elle donne, par son image, est l’accentuation de ce qu’elle est, en réalité : elle se fond dans cette atmosphère parce que cela ne la dérange pas trop. Elle a bien compris que sa différence était nourrie de cela, alors elle l’a appuyée. Michel Polnareff, lui aussi, quelques années avant, a senti l’importance de l’imagerie dans la mémoire collective... Mylène reste très en retrait. Quand nous marchions ensemble dans la rue, elle était toujours du côté du mur, vous voyez ce que je veux dire... C’est une Vierge, quelqu’un de très doux, très compréhensif, très professionnel, à l’écoute des gens. Elle est aussi très renfermée, naturellement. C’est assez contradictoire. Souvent, je travaille avec des artistes qui sont à des millions d’années de ce qu’ils représentent sur scène. Mylène est vraiment ainsi, très fragile. Je m’entends bien avec elle, on a besoin d’un environnement de douceur, tous les deux, c’est comme ça ! On est des enfants dans un monde d’adulte. Souvent, nous partons ensemble nous promener à Thoiry, on mange des glaces, comme les gosses.

Mylène Farmer est-elle une vierge sage au vierge folle ?
Sage ! Laurent, de son côté, a le rôle d’un "père". Je ne dirais pas "complètement", mais "presque". Pygmalion, oui, mais assez père et fille. Moi, j’arrive là-dedans : un deuxième Peter Pan ! Quelquefois, je vais dans sa famille, près de Versailles. Brigitte, sa sœur, est jolie, un peu effacée. Sa maman est très gentille, toujours prête à vous sortir une assiette pour manger ; ces manière très naturelles, je les ressens et elles me marquent. On va ensemble chez ses parents mais on ne reste pas, on passe. Je suis comme Mylène, moi le quotidien, je le zappe, ça ne m’intéresse pas... Laurent parle des choses avec raison, il a de bons arguments, un jugement pratique, immédiat. Mylène est un peu différente, elle est sans doute moins cultivée, mais très intelligente. Bien sûr, elle nous parle sans cesse d’Edgar Poe, là on est totalement dans l’imagerie du personnage. Elle travaille tout cela, dans une harmonie, avec un dosage parfait, mais au début, elle n’est pas "une chanteuse". Pour ses premiers concerts, ce n’est pas si simple, par la suite elle fera des progrès, deviendra une "icône"... À cette époque, Mylène a 27 ans, nous allons au zoo, parfois au McDo, elle grignote des fraises Tagada... Finalement c’est une femme normale qui, la plupart du temps, mange "bio" et qui surveille sa nourriture, comme moi. Elle n’a pas le temps de voir les heures passer, l’évolution se fait souvent presque à son insu, Mylène joue sa vie, elle joue "à la vie". Quand on est très actif, on ne change pas beaucoup, même si elle reste prisonnière de son image. Notre rencontre est une période de vrai bonheur et un moteur dans ma carrière.


À propos de la couleur rousse de Mylène :
Mylène est intelligente, Laurent pragmatique. Il s'occupe de la partie vidéo. Mon travail est centré sur "l'image figée" de Mylène, celle qui va, malgré tout, marquer les esprits. J'ai, dans mes séries de photos des Casanova, un personnage aux cheveux "abricot" qui plait beaucoup à Mylène. Jusque-là, elle est rousse dans Libertine, mais ce ton n'est pas très joli, pas bien défini. On en discute chez Bertrand, puis on finit chez le coiffeur ! Elle adopte alors la couleur flamboyante que vous connaissez. On ne peut pas prétendre que Bertrand et moi l'ayons décidée, personne n'a besoin de tirer la couverture à lui, c'est vraiment une idée tripartite. Personnellement, je suis à l'origine d'une image qui sert de modèle. Sur ce point, on a dit un peu n'importe quoi. Vous imaginez : "C'est moi le grand créateur de..." ! Honnêtement, j'ai la sensation de l'avoir fortement influencée, j'ai apporté ma pierre à l'édifice, c'est tout...


À propos des premières séances photo avec Mylène :
On travaille entre un lavabo et des pieds de projo. Ce sont des photos toutes simples. Par la suite, je réaliserai d'autres prises de vue qui n'existeront pas en vidéo. Dès le début, elle a un œil sur l'image et sait tout de suite la juger. Elle fait confiance, mais reste très attentive. Avec le temps, Mylène apprendra à se "méfier" des clichés, à devenir plus rigoureuse et à sélectionner ceux qu'elle n'aime pas.

Avec Mylène, les séances de photos se déroulaient très bien. Elle se fiait totalement à moi. Sur les divers clichés que nous faisions, maquillée et coiffée par Denis Menendez (avec qui j'ai créé les Casanova), elle se donnait corps et âme, tout semblait alors si simple : nous faisions des commentaires amusés sur les photos ratées, sans complexe. Aujourd'hui, en 2004, elle se fait plus attentive et exige la destruction de celles qui ne lui plaisent pas.

À l'époque, elle ne souhaitait pas me voir travailler avec d'autres artistes et se montrait très exclusive. Il lui est même arrivé de me donner un chèque pour que je n'aille pas faire de prises de vue d'une autre chanteuse ! Je l'ai pris, mais je ne l'ai pas encaissé, et je n'ai pas fait de séance pour la concurrente...


À propos du tournage du clip Tristana :
Les conditions sont très difficiles. Je me souviens d'un jour où j'ai eu une rage de dents terrible, on me donne des cachets qui m'abrutissent complètement. Le soir, en rentrant en voiture avec Mylène, je m'évanouis, mais ce n'est pas à cause d'autre chose que cette prise de médicaments, malgré ce qu'on a pu dire...

Laurent est-il un enfant gâté ? Certainement. Il peut tout demander sur un plateau, la production doit suivre. Lorsque je le compare à Abel Gance, je ne suis pas très loin de la vérité : ce sont des gens tellement innovateurs que ceux qui produisent ferment les yeux. Ce ne sont pas là des "caprices", plutôt des maux nécessaires. En fait, tout ce qu'il décide est pour lui plus ou moins expérimental. Il se sert donc des moyens qu'on lui donne pour affiner son style. C'est une façon d'avancer. Si Laurent veut une louma (une grue télécommandée modulaire et télescopique), et s'il y a des moyens, la production dit : "Ah bon, Boutonnat veut une louma ? Il faut la lui donner, parce qu'il va sûrement en tirer quelque chose de bien". De ce fait, il obtient toujours ce qu'il désire, là c'est vrai, il est un enfant gâté, sa pugnacité paie. Je pense que tout cela servira à Giorgino, plus tard. Il ne faut pas oublier que, depuis le début, Laurent ne pense qu'à son film. Les clips sont des prétextes pour pouvoir décrocher de l'argent afin de réaliser une œuvre de plus grande envergure.


À propos de l'avant-première de Tristana :
Projeter sur petit écran, c'est frustrant. C'est pour cela que nous diffusons Tristana dans une salle de cinéma.


À propos des États-Unis :
Les coïncidences sont amusantes : lorsque Mylène arrive à Los Angeles, j’y suis, en même temps qu’elle, encore une fois sur la même longueur d’ondes, mais sans nous rencontrer – je l’apprendrai par la suite. À cette période, il y a une cassure dans sa vie, c’est évident. Mylène est entière, possessive, c’est compréhensible...


A propos de la rupture entre Bertrand Le Page et Mylène :
Depuis 10 ans, Bertrand n’était plus avec Mylène et Laurent. En tant qu’éditeur, il gagne très bien sa vie avec elle. Quand tout a cessé, ses droits ont diminué. Il a eu besoin d’argent, travailler chez Tréma où il a cherché de nouveaux artistes, mais ça moins marché pour lui. De plus, il était malade et avait dû revendre ses droits d’édition pour vivre. Sa déchirure n’a fait que grandir, elle s’est accentuée...


Annie & Bernard Réval pour 'De chair et de sang' - 06/09/2004