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Emmanuel Sorin (Chef décorateur)Interview Clips - 2004

Libertine & Tristana

Avec la production, nous avons beaucoup de réunions, d’ententes. On présente les photos des meubles, on imagine la maquette de la peinture qui sera dans le champ, on réalise de nombreux croquis. Personnellement, je ne dessine pas mal, alors nous esquissons les différentes scènes pour donner l’atmosphère. Rapidement, nous faisons des repérages, notamment au château de Ferrières : nous y retenons une grande salle et y reconstituons l’ambiance du 18ème. Laurent a prévu une lutte entre Mylène et Sophie, au milieu d’un salon. Il faut fabriquer une table qu’elle doit casser, tout cela avec, en fond, un artiste devant une toile – je joue le rôle du peintre. Puis nous tournons dans un autre château la scène du bain, en plein hiver et sans chauffage ! C’est cocasse, et Mylène s’y prête très bien. Nous utilisons des dentelles d’époque, une véritable baignoire en étain, des petites cuillères spécialement créées pour la circonstance. Nous profitons de la manne de Movie Box, une maison de production qui fait beaucoup de publicité. Le clip, indirectement, en bénéficie. En tant que décorateur, on se doit d’avoir toujours une longueur d’avance par rapport au déroulement du tournage. Je travaille simultanément dans 2 châteaux. J’assiste donc à la scène du bain, par la force des choses. En revanche, à celle de la chambre, nous ne sommes pas conviés ! D’autant plus que cette séquence est extrêmement tardive, au petit matin, vraiment à la fin de la nuit, et tout le monde sur le plateau est déjà "dans les coins".

Sur le plateau, Mylène est d’une discrétion totale : dans la vie, comme à l’image, une poupée, charmante, enjouée, extrêmement discrète et très heureuse de faire ce qu’elle fait. Ce n’est pas réellement une comédienne de profession, donc Laurent a besoin d’être assez "directeur" avec elle. Il apprécie les choses belles, faites rapidement. Il prend un cadre et le décortique. Il faut que ce soit parfait : Laurent dirige... et Mylène dispose.

Mylène ne fait pas semblant : elle joue vraiment. La scène de la gifle n’est pas doublée ! C’est assez difficile pour elle, mais finalement, la séquence est amusante à interpréter : nous sommes en Cinémascope, donc la moindre chose apparaît. C’est extrêmement délicat, car Laurent évidemment est très perfectionniste, et Mylène... assez joueuse.

J’ai eu la chance de suivre le tournage de Libertine et de Tristana, je voulais être sur le plateau. C’est aussi une période où l’on est jeune est capable de veiller 3 jours et 3 nuits ! Je suis avec un assistant et, pendant qu’ils tournent "la chambre", nous, on s’endort à l’arrière du camion dans les rideaux de velours et les embrases ! Ils nous réveillent pour emballer ! Pour la scène du bain, on est tous en activité : on s’occupe des bougies ! Afin qu’elles ne paraissent pas trop neuves, on doit tricher : quand on veut fabriquer une bougie, il en faut cinq ou six qu’on fait couler pendant des heures ! Si je puis m’exprimer ainsi... le décorateur tient la bougie !

Libertine est un très bon film, et en plus, nous travaillons pour Laurent, pour Mylène. Nous sommes tous vraiment motivés, c’est passionnant, Laurent fait un cinéma superbe. À l’époque, ce sont les plus beaux clips qu’on puisse voir à la télé, c’est vraiment le "must". Personnellement, je n’en ai pas beaucoup à mon actif, alors je suis ravi de participer à celui-là. Nous avons tous la volonté que cela corresponde à Mylène : une esthétique parfaite, faussement fragile, avec en référence Barry Lindon. Et tout le monde se donne jour et nuit, sans être payé. Nous réalisons tout cela avec rien !

Tristana est une grosse construction, très importante. Nous obtenons un peu plus de moyens que pour Libertine où nous n'avions rien !
Pour la maison des nains, on m'a indiqué des hauteurs selon leurs tailles. On a donc construit toute la chaumière à leurs proportions. Lorsqu'ils arrivent sur le plateau, je me rends compte que ça ne correspond pas du tout et qu'il faut impérativement apporter des modifications aux décors et les agrandir : on doit tout revoir en 2 secondes et nous bâclons ces transformations un peu à la va-vite. Evidemment, Mylène s'asseoit sur un tabouret qui casse et elle se retrouve sur les fesses dans un éclat de rire !


Annie & Bernard Réval pour 'De chair et de sang' - 06/09/2004