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Guy-Claude François (Créateur décor)Interview Mylenium Tour - 2004

À propos du début de sa collaboration avec Mylène :
J’avoue que je ne connaissais pas bien Mylène Farmer, j’avais vu ses clips, surtout, et j’aimais beaucoup la manière dont c’était traité. J’exerce dans un milieu professionnel qui n’est pas forcément proche de ce genre de spectacle, mais je n’ai pas du tout d’a priori : je fais du décor de cinéma, de théâtre, notamment pour Ariane Mnouchkine. Donc, effectivement, cela étonne mes amis que je m’engage avec Mylène. En avril 1999, je suis à Lisbonne où je tourne un film de Mario de Medeiros (Capitaines d’avril). Un ami – le directeur de production Roger Abriol – me téléphone pour me demander si cela m’intéresse de travailler pour Mylène Farmer. Je pense que c’est son producteur, Thierry suc, qui a évoqué cette opportunité. Je suis très occupé à Lisbonne, j’hésite à le faire - c’est vraiment une question de temps, pas du tout autre chose. Roger m’envoies les bandes vidéo de son spectacle précédent et je suis absolument stupéfait de l’idolâtrie qu’elle inspire, c’est totalement incroyable ; ça me fait penser à une sorte de déesse, égyptienne. Je fais une première esquisse qui la représente, et cela tombe assez bien, car Mylène est très attachée à l’esthétique de Giger, un dessinateur surréaliste des années 70. C’est d’ailleurs très étrange, parce que le hasard a fait qu’effectivement, cela correspond. Malgré tout, je crois que Roger m’en a parlé.

Les entretiens artistiques étant achevés, on commence à avoir des rendez-vous techniques. Je fais réaliser des dessins, des maquettes – c’est assez complexe, et nous apportons quelques changements. Dans un premier temps, la statue est accroupie : j’ai déjà remarqué que Mylène a de très belles jambes, et j’ai l’idée d’appuyer le bas de la scène sur la reproduction géante de ses jambes, à l’horizontale ! Seuls les premiers rangs les auraient vues ! Je propose également que sur l’une des mains, il y ait un autre podium avec ses musiciens, mais pour la communication entre Mylène et son groupe, c’est inconcevable. Dommage, j’aimais bien l’idée...

On travaille comme cela... Les chanteurs ont toujours besoin d’avoir des écrans derrière eux. Donc, j’imagine une résille avec des percées permettant de voir son visage en gros plan. En mai, lors de la conception, Mylène se montre extrêmement coopérative, professionnelle. La proposition est acceptée, elle est contente : cela lui convient. Je comprendrai par la suite qu’elle est quelqu’un de très exigeant : on s’interroge sur le bien-fondé, sur les faisabilités, etc. Les rapports sont très fructueux.
J’ai travaillé avec peu d’artistes qui ont cette conviction de ce que doit être leur spectacle. Nos idées sont lancées sur la table – je dis sur la table parce qu’on dessine beaucoup. À partir de ce moment-là, ses décisions sont fatalement justes. Qui apporte l’idée ? Tout est dans la discussion. Le concept de l’entrée en scène vient de Mylène. Nous travaillerons à partir d’un principe inspiré par Giger (la forme des cheveux). En même temps, je retiens Francis Poirier, qui travaille souvent avec moi sur les décors d’opéra ou des films. C’est un sculpteur reconnu dans le monde entier. Tout cela en amont. Pendant un mois, il taille, ensuite les petites mains mettre la résine... Mais la "main ", c’est lui. Le talent !

Il y a des mélanges qui se font. Des enrichissements mutuels. En fait, Mylène est animée d’une conviction très enrichissante pour ses collaborateurs. Quand il y a une décision à prendre sur le moindre détail, elle a la réponse juste : elle est très intelligente. Un spectacle, c’est une expression, on se doit d’avoir une idée globale qui va présider à tout ce qui se passe sur le plateau. Et plus les propositions sont bonnes par rapport à ses idées, plus c’est beau.


A propos du montage du décor :
Tout cela se fait grâce a une technique très précise, et notamment en ce qui concerne le transport. La tournée ayant des dates suivies, nous envisageons ce qu’on appelle "deux kits", et ensuite, le décor lui-même est chargé par des camions – un pour chaque bras. Il doit y avoir une centaine de personnes engagées au total. Dès que le spectacle est terminé, le dernier spectateurs sorti, déjà, on commence à casser – on appelle cela "casser", dans le métier – ça va très vite. C’est impressionnant ! J’aime beaucoup cette partie du plateau, depuis 40 ans que j’y vis, je ne suis pas blasé...


À propos de sa découverte du show en public :
Le 21 septembre, le soir de la première, je vis un moment exceptionnel et je comprends la raison pour laquelle j’avais proposé cette idée de femme assise que Mylène a, en quelque sorte, muée en Isis. À Marseille, je suis stupéfait. Déjà, trois jours avant la première, des gens campent sur le parking pour avoir les meilleures places, les "crash barrières". Une heure avant le spectacle, on entend une musique, composée spécialement pour cette attente. Dans les coulisses, tout est millimétré, avec des "time cut", où les secondes s’affichent. Il y a, sans cesse, quelque chose à faire au niveau de la lumière, du son, etc. La tension progresse, les gens hurlent pendant l’heure entière. Nous avons caché le décor par un immense voile de soie. Lorsque le concert commence, le fin rideau s’écroule et, en trois secondes, les hurlements cessent. Je le prends pour un compliment (rires). C’est comme une stupeur. Les lumières de Fred Peveri sont magnifiques... La tête d’Isis est baissée, elle se lève petit à petit, puis s’ouvre – c’est une idée de Mylène. Et là, avec ce qu’on appelle un vol, elle se met à descendre. La main s’avance et elle vient s’y recroqueviller. Lors des préparatifs du show, elle nous disait toujours : « Il y a trois moments dans un spectacle : l’entrée, le milieu – pour redonner de la vigueur – et la fin ».

À partir de là, mon travail est terminé. J’enchaîne sur Le pacte des loups. Je me souviens que, très gentiment, quelques temps après, pendant sa tournée, elle me téléphone pour me remercier. Je ne classe pas cette collaboration avec Mylène, mais c’est un moment fort, surtout quand on sent qu’on a touché juste...


Annie & Bernard Réval pour 'De chair et de sang' - 06/09/2004