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Jean-Claude Déquéant (Compositeur de 'Libertine')Interview Albums et singles - 2004

À propos du début de la collaboration :

Pour moi, ce qui compte, c’est la musique avant tout. Mylène Farmer et ses 2 producteurs de l’époque ont beaucoup de talent. Mon studio est petit, et la décoration en est élémentaire. C’est un ex-appartement, en banlieue Nord, tout à fait simplissime, mais bien traité pour le son, avec beaucoup de bois. Malgré l’exiguïté des lieux, nous avons un 24-pistes et tout ce qu’il faut avec, déjà, boîte à rythmes et synthétiseur. Lorsque nous enregistrons la première chanson pour Mylène, la séance est très sympathique. La bande orchestrale de Maman à tort est ébauchée, mais pas achevée. Nous terminons tous ensemble. Jérôme et Laurent sont sûrs d’eux et n’ont pas de réserve. Ils ont raison ! Nous faisons des séances sérieuses mais conviviales, toute cette partie se passe dans la joie. Au début, ils n’ont pas d’orchestre. Nous commençons donc avec le matériel du studio, puis je leur présente des musiciens, ils ne connaissent personne !


À propos de Libertine :

Libertine possède une histoire. On a dit que Mylène a improvisé les mots en écoutant la bande orchestrale, ce n’est pas vrai : les paroles sont de Laurent Boutonnat, pas de Mylène. J’avais composé la chanson, deux ans auparavant, sur le texte d’un autre auteur, le titre en était L’amour tutti frutti. Nous réalisons alors une maquette de ce titre et décidons de la proposer à une maison de disques. Finalement, on a beaucoup de mal à le faire accepter. On sent qu’il y a quelque chose, mais ça n’arrive pas à décrocher. Ce morceau là plaît énormément à Jérôme et à Laurent. Ils me donnent d’ailleurs un coup de main pour essayer de le placer, nous trouvons même un label... On nous dit : « C’est bien, c’est vraiment un carton, mais chanté en anglais ! »
Un jour, Laurent me demande : « Est-ce que tu veux bien que Mylène enregistre ta musique ? - Bien entendu, la chanson existe toujours, il n’y a pas de problème ». Laurent écrit alors d’autres paroles, et voilà, ça fait Libertine ! Le morceau se structure différemment : ce qui était un gimmick musical devient un refrain – le Libertine que l’on connaît. Un "parlé-chanté" est abandonné, je rajoute un couplet, là où elle chante « Cendres de lune ». On commence à faire le play-back, Mylène y met sa voix et ça marche !

J’ai toujours cru en Libertine... Je pensais qu’elle était un tube potentiel, malheureusement, les tubes potentiels, il faut pouvoir les finaliser ! Libertine a failli être "plantée" à cause du directeur de Polygram : l’album enregistré, on a fait écouter tous les mixages à Alain Lévi. En premier, Libertine. Nous sommes tous fiers de cette chanson, persuadés d’avoir le grand succès du disque, alors il nous dit : « Oui, très bien… ». Ensuite, on lui passe les autres titres, notamment Plus grandir. Là, il arrête : « On commence par ça, c’est la chanson la plus forte ! » Et voilà, on tombe droit dans l’erreur... Au bout de quelques mois, les gens de la maison de disques s’aperçoivent que ça ne marche pas du tout. Ils ont déjà dépensé beaucoup d’argent et sont prêts à laisser tomber. Il faut la ténacité de Laurent pour qu’ils réalisent tout de même le clip de Libertine in extremis et qu’ils sortent, enfin, la chanson en mars 1986. C’est là que tout démarre vraiment, mais au bord du désastre... Je me souviens, la maquette de l’album est enregistrée dans mon petit studio, ensuite, l’ensemble est mixé au Palais des Congrès. Toute l’équipe passe de bons moments, chacun se rend compte qu’il est en train de faire quelque chose de bien. Dans mon local, il y a un grand balcon orientée plein Sud. Pendant que nous enregistrons, Mylène se fait dorer au soleil... Elle rentre dans la pièce, de temps en temps, pour voir où nous en sommes : elle a noué une serviette autour d’elle, comme si elle était à la plage, c’est chouette et sympathique. Toujours souriante et gentille. Voilà, cette image me reste dans la tête, et franchement, ce n’est pas désagréable !

Contrairement à ce qui sera souvent rapporté, les images de Libertine ne coûtent pas très cher. Laurent Boutonnat a des amis dans une boîte de publicité, Movie Box, dirigée par Alain Grandgerard. Heureusement, car il n’a plus d’argent pour le faire. Il réalise alors avec peu de moyens, mobilisant ses copains, les secrétaires et tout le monde. Finalement, les figurants sont des amateurs, ils ne touchent pas de cachet. C’est superbe et cela prouve son talent : tous semblent professionnels. Ils sont motivés, et en plus, Laurent les dirige excellemment. C’est ainsi que Libertine peut exister, malgré le mauvais choix, au départ, de la maison de disques... Comme quoi, nous dépendons parfois de décisions qui ne sont pas toujours les bonnes. Heureusement, Laurent est tenace, il faut lui reconnaître cette qualité.


À propos de la séparation :

Ce sont plutôt eux qui se séparent de moi. Je suis assez contrarié : mon nom n'est jamais cité nulle part, même dans les propos de Mylène - une évocation de temps en temps, ça fait toujours plaisir. Je l'exprime avec un peu de véhémence et l'on finit par se quitter. Ils enregistreront leur deuxième album ailleurs. Nous ne nous reverrons jamais, c'est dommage, car j'avais sans doute pas mal de choses à leur apporter. Ils iront leur chemin, sans moi, d'une très belle façon, mais j'aurais peut-être pu leur donner un petit plus. Je pense qu'ils ne feront jamais plus une mélodie comme celle de Libertine.

La réussite de Mylène et Laurent ne m’étonne pas. Dès le début, ils ne pensaient qu’à ça, ce n’était pas du dilettantisme, c’était de vrais professionnels. En plus, au départ, ils étaient doués. Des gens talentueux, on en rencontre dans ce métier, mais souvent ça finit mal parce qu’ils ne sont pas courageux. Ils en voulaient vraiment ! Je suis quand même surpris de la longévité de Libertine, qui est reprise dans tous les remixes, les vidéos. Une seule fois, elle l’a enlevée de son tour pour l’insérer dans un pot-pourri, mais ensuite, elle l’a réintégrée en entier dans son programme, ça marche toujours. Je m’en aperçois par les droits d’auteur encore actuellement...


Annie & Bernard Réval pour 'De chair et de sang' - 06/09/2004