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Pierre Guffroy (Chef décorateur)Interview Giorgino - 2004

À propos de son parcours et de sa rencontre avec Laurent Boutonnat :
Tout jeune, à 15 ans – l’époque du noir et blanc – j’adorais déjà le cinéma. Avec les restrictions, pendant la guerre, en 1942, je ne pouvais aller dans les salles qu’une heure ou deux par jour. Après les Arts déco, j’ai aménagé les boutiques des petits bourgeois, puis j’ai fait l’I.D.H.E.C. et j’y ai rencontré des gens très intéressants comme Louis Malle, puis tous les auteurs de la Nouvelle vague. Quand on m’a proposé de faire Le testament d’Orphée avec Jean Cocteau, je ne pouvais pas refuser !

C’est très curieux, car c’est Laurent Boutonnat qui m’a contacté. Il a vu Le locataire. Laurent est un garçon très jeune, qui est frappé par ce film, tourné pratiquement 15 ans auparavant. Pour Giorgino, il pense à moi, je trouve cela surprenant...! Au téléphone, il me dit : « C’est bien vous, Pierre Guffroy ? – Oui, c’est moi, je suis encore vivant ! – Voilà, je vais faire un film ! » Je suis touché par ce contact. C’est rare que les gens vous téléphonent parce qu’ils ont apprécié quelque chose. J’ai toujours entendu dire que le "cinoche" se fait par copinage et relations. Dans ce cas, ce n’est pas vrai. J’ai été très touché par son appel. Humainement, j’ai beaucoup apprécié Laurent, sa sensibilité. Sans tarder, il m’expose son projet qui me plaît : plus qu’un sujet, c’est une réflexion, une grande tristesse, une nostalgie. Giorgino est quelqu’un qui revient de loin et qui n’est pas bien dans sa peau, il ne peut pas vraiment s’intégrer dans la vie actuelle. C’est un monde qui m’attire, car je suis surréaliste. Dans son histoire, on ne tombe pas dans le réalisme total, on pourrait extrapoler, changer l’univers, en se disant : « Si ça m’arrivait, qu’est-ce que j’aurais fait ? »

Le testament d’Orphée m’a beaucoup ému, j’ai l’impression que tout en découle. J’étais assistant décorateur avant d’être décorateur. Le jour où j’ai travaillé avec Cocteau, je n’ai pas grimacé. Dans toute son œuvre, on peut découvrir des choses à travers sa fraîcheur d’esprit, et lorsqu’un "jeune homme" comme Laurent Boutonnat me propose un film, j’accepte ! Giorgino sera un chef-d’œuvre, pourtant, en 1993, la préparation du film n’est pas aisée. Pour les repérages, nous réalisons très vite que la France est "abîmée" – des pylônes, des routes, des feux rouges... Nous cherchons ailleurs, et finalement, nous trouvons un terrain "vierge", comme un plateau. En Tchécoslovaquie, c’est loin et très difficile pour moi. Laurent veux un espace où il n’y a rien pour construire un village. Tout débute par ce cheminement : "partir sur rien du tout" ! C’est peut-être pour cela que le film est "rare" et à contre-courant de ce qui existe alors.


À propos de la construction du décor :
La petite rivière déborde à la moindre pluie, alors je fais construire un pont pour les allées et venues de la troupe. J’ai des ouvriers, mais ils ne sont pas spécialisés. C’est assez difficile. Nous ne parlons pas la même langue, heureusement, un interprète traduit... Il n’y a pas de véritable technicien de caméra. Ce sont des gens de la forêt, ils viennent pour bâtir l’orphelinat, avec leur hache qui fait tout (arrache-clous, marteau...). Ils n’ont pas du tout de métier mais je me sers de leurs qualités et de leurs défauts. Vous savez, même sur un endroit nu, je peux tout faire, tout créer. C’est indispensable, autrement on reste à Paris et on ne fait rien. C’est vrai, je m’adapte avec les bons et les mauvais caractères, je rame, mais on y parvient ! Pour les lumières on prend les mêmes... et c’est bien !


À propos du tournage :
L’équipe, les techniciens arrivent fin décembre 1992 – début janvier 1993. Dans mon métier, j’ai tellement d’activités, pour tout préparer, que je n’ai pas le temps d’aller faire "le voyeur", mais j’assiste à la réalisation de certaines séquences. Toutefois, nous avons un problème : on visionne les rushes à Prague, qui se trouve à quelques 400 kilomètres, il faut prendre l’avion. Le soir, je ne sais pas ce qu’ils ont filmé, je n’ai pas de suivi, alors j’essaye de faire pour le mieux, dans mon intime conviction. À l’arrivée, le résultat me plaira beaucoup, mais pendant le tournage, je ne peux intervenir. Je suis très têtu, pugnace sur les bords, pas toujours agréable, mais quand on n’y est pas sensible, il ne faut pas venir me chercher !


À propos de sa perception du film et des personnages :
Le rôle de Mylène est très particulier, elle rentre bien dans l’affaire. Vous savez, je prends tous ces gens comme des spectres qui apparaissent, comme ça, dans un monde qu’on ignore. Pour moi, un acteur est abstrait. Au fond, Mylène est rentrée dans cet univers-là, personne ne sait pourquoi. Giorgino, ce n’est pas une histoire joyeuse, mais un monde de cauchemars et de drames. Moi, j’aime bien ça, et si je devais faire des films avec d’autres personnes, je continuerais à penser ainsi. Même si aujourd’hui en 2004, je suis un rescapé, c’est une longue histoire... Je vous avoue que tout ce qui n’est pas un peu cauchemardesque m’ennuie.

Lorsque j’ai vu Giorgino pour la première fois, j’ai senti que ce que nous avions fait était d’une grande qualité. Cela correspondait à ce que j’avais imaginé. Tous les plans me touchent énormément. C’est très bizarre parce qu’il n’y a pas eu de concertation, c’est un peu un mystère, un miracle aussi.

Qu’il ait trois ou quatre heures, je ne m’en lasse pas ! Je trouve Giorgino extraordinaire, un vrai film d’auteur. Laurent l’a bien fait, j’espère qu’il ne va pas le détruire. Avant sa projection, je pense que Giorgino va surprendre, et finalement, peu de gens le verront, trop peu de gens. Il étonnera une poignée de fidèles, mais pas un public plus large. Je ne sais pas pourquoi, peut-être parce que le film a été mal exploité. La présentation n’a pas été ce qu’elle aurait dû être. Il faudrait que Laurent fasse des films plus souvent, les clips, ce n’est pas assez. Le cinéma c’est une mise en scène, une direction, une charge énorme, ce n’est pas si simple. Mylène devrait continuer à tourner ce qu’elle aime, tout à fait dans ses thèmes...


Annie & Bernard Réval pour 'De chair et de sang' - 06/09/2004