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Slim Pezin (Guitariste)Interview En Concert 89 - 2004

À propos du début de la collaboration sur Maman a tort :
À cette époque, Jean-Claude Déquéant travaille beaucoup avec Yves Simon. Dans son appartement, à Aubervilliers, nous réalisons les premières prises. Au début, personne ne me parle, Mylène reste dans son coin, elle ne dit pas un mot, c’est une timide de nature. J’ai surtout affaire à Jean-Claude qui nous dirige. Petit à petit, nous nous habituons les uns aux autres. Par rapport à la mode du milieu des années 80, Mylène a une voix très haut perchée, je crois qu’elle cherche vraiment à se démarquer.

L’arrivée de Bertrand Le Page est primordiale. Il est pour beaucoup dans le succès de Mylène. Je pense qu’il lui apporte son raffinement. Il a déjà soutenu d’autres interprètes comme Buzzy, Jackie Quartz, Fabienne Thibault. À cette époque, tout marche bien pour lui. Je me souviens d’avoir rempli les feuilles de déclaration à la Sacem, à son domicile, au moment où les premières chansons de Mylène sortent.


À propos du Tour 89 :
Mylène est une vraie bosseuse. Avant ses premiers spectacles elle s’entraîne et fait ses 5 km par jour avec "Rambo" (Hervé Lewis), sans oublier 3 ou 4 heures de danse chaque après-midi... Le 11 mai, c’est le concert de rodage. À Saint-Étienne, il y a tout le staff de la maison de disques, Marc Lumbroso s’est même déplacé. Mylène est un peu nerveuse, elle me demande si je veux bien la raccompagner à Paris, avec ma voiture, après la soirée. Donc, on part tous les trois – avec Patrick Bourgoin, le saxophoniste de la tournée. Elle nous dit quelques phrases sympathiques, très gentilles, anodines, dans le genre : « bon, les garçons, machin... je dors ».
On est toujours obligé de craquer pour elle ! En réalité, elle nous fiche une paix royale jusqu’à Paris où on arrive à tombeaux ouvert. À l’époque, on met à peine 4 heures pour faire Saint-Étienne/Paris. On la dépose devant son domicile. Nous avons apprécié qu’elle nous demande de rentrer avec nous. Depuis plusieurs semaines, elle monte son spectacle, elle en a vraiment assez de tout cette environnement qui lui pèse. Sans doute veut-elle s’isoler et passer un moment avec 2 personnes "naturelles". Elle nous invite à monter boire le thé chez elle. On dirait "une copine", ce n’est plus "Mylène Farmer". Par discrétion, nous ne suivons pas, et chacun rentre chez lui.

Pendant les concerts, certains artistes restent volontairement isolés, font une tranchée ou ont une cour autour deux. À l’époque où nous tournons ensemble, Mylène n’a pas de "cour", seulement des proches, comme Paul Van Parys, qui travaille avec elle, au sein de sa boîte. Il s’occupe de tout. Il y a aussi une fille qui se prénomme Emeline, et Laurent. Lui, finalement, nous le connaissons tous assez mal. J’irai quelques fois dans le château qu’il a acheté dans la Somme, à une soixantaine de kilomètres de Paris, mais c’est un peu un "bernard-l’hermite" ! Nous savons que Mylène a été élevée chez les sœurs, il y a quelque chose comme ça : une espèce de virginité d’apparence, c’est ce qui me dérange le plus dans les relations que j’ai avec elle...


A propos des rumeurs de playback :
Il y a bien un "magnéto" qui tourne sur les premiers shows. Attention, uniquement pour les effets, les bruits de sirène ou de chaîne, qu’on ne peut pas reproduire sur scène. Au départ, elle se place au-dessus de tout le monde et une partie du métier essaye de lui trouver tous les défauts ! Je reçois des coups de fil : « Alors, c’est vrai qu’elle ne change pas, que tout est sur bande ? » Mais non ! Contrairement à d’autres filles qui, contractuellement, au début des années 2000 se seront engagées à ne pas chanter en direct sur scène (sauf si les deux magnétos ordinateurs tombent en panne...), Mylène y va vraiment !


À propos de son cachet généreux pour les télévisions de À quoi je sers... :
C’est son bon côté. Elle veut que je sois bien payé, m’achète un beau costume avec de superbes chaussures. Elle souhaite me voir comme ça, c’est très attachant.


À propos du charme de Mylène :
Affectivement parlant, dans l’orchestre, il y en a 2 ou 3 qui sont comme le loup de Tex Avery. Je pense particulièrement à Patrice, l’ingénieur du son, qui va, chaque matin, courir avec elle. Il tombe amoureux de toutes les chanteuses ! Une fois, nous sommes au Mans, Mylène me dit : « Cet après-midi, viens avec moi dans la voiture ». Ce jour là, je l’accompagne pour qu’elle ne soit pas trop embêtée...


À propos de Laurent Boutonnat :
Laurent Boutonnat, je sais qu’il étudiait chez les Jésuites. C’est vrai, il a cette manière d’être des gens élevés par des Jésuites. Dans la deuxième partie de ma vie, je commence à reconnaître "ceux qui ont reçu une éducation religieuse et les autres" ! Plus sérieusement... Laurent est quelqu’un d’assez extraordinaire, sûr de lui, doué pour l’image et pour faire rêver.
Avec les musiciens, nous n’avons pas de rapport avec Thierry Suc, le producteur, nous sommes "en direct" avec Laurent et Mylène. Personnellement, je les connais depuis l’enregistrement de Maman a tort...


À propos de ses rapports avec Mylène :
Mylène, c’est Claude François au féminin ! Dès le premier concert à Saint-Étienne, j’ai senti l’ambiance que j’avais rencontrée dans les galas de Claude. J’ai eu un petit flash et j’ai retrouvé cette atmosphère avec le public qui reprenait ses chansons. Que des jeunes ! C’était comme ça, tout le monde chantait. J’avais l’impression qu’elle avait déjà 10 ans de spectacle derrière elle, tellement elle maîtrisait. C’est rare chez un artiste, pour sa première grande scène. L’image que nous connaissons, c’est un peu l’envers du décor. Le public a, de Mylène, la vision d’une personne inaliénable, inattaquable, hors de la réalité. Finalement, elle est comme tout le monde (enfin... presque). Lorsque le show était terminé, Claude appelait toujours deux ou trois personnes (on disait : c’est « le tiercé de Cloclo ») pour les virer, c’était pour corriger le tir. Deux heures après, il avait oublié et tout le monde était réintégré ! Parfois, Mylène demande un musicien, un danseur ou une danseuse dans sa loge, après le concert. À ce niveau, c’est l’artiste la plus proche de Claude François. Tous les chanteurs ne sont pas comme ça, aussi professionnels. Pour certains, ce qui les intéresse, c’est le bilan ! Ce qui va tomber ! Je suis peut-être méchant, mais quand même, on en connaît quelques-uns qui sont vraiment durs ! Bien sûr, ils jouent leur vie, on ne peut pas discuter, ils sont devant et nous, on est derrière, c’est beaucoup plus cool. Moi, j’accepte, mais on sait qui est qui, qui fait quoi et qui est comment ! Mylène reste toujours en retrait du métier. Lorsqu’elle nous a fait faire des costumes par Thierry Mugler, elle a précisé qu’ils seraient comme ça ! Elle en parle directement avec Mugler. Contrairement à d’autres artistes, qui délèguent beaucoup, elle garde l’œil sur tout. Mylène sait ce qu’elle veut ! C’est vrai qu’on imagine Laurent Boutonnat décider tout.

Elle embarque les gens dans son truc, et elle va jusqu’au bout. Mylène c’est ce qu’elle dit, ce qu’elle chante avec des références à son parcours. Bien entendu, il y a certainement son côté comédienne, mais elle le vit vraiment. Quand on est en répétition, cela va au-delà de ce qu’on peut imaginer.

Je sens qu’elle est à la recherche de son prince – comme elle le dit dans ses chansons. Souvent, à cette époque, nous avons des discussions ensemble, je la ressens ainsi : toujours à la recherche de son prince. Bizarrement, du fait des relations privilégiées que j’ai avec elle, un jour, au cours d’un repas chez Guy Savoy – sans doute quelque chose ne lui a pas plu – elle me fait une réflexion, comme ça, devant une quinzaine de personnes, et là je réagit violemment, je ne mâche pas mes mots. Elle me provoque et je réponds à la hauteur... pas de sa cruauté, mais de quelque chose de très bizarre. Elle accepte et prend un petit sourire, ça passe et l’on n’en parle plus. Mais ça peut aller très loin, dans l’instant, en 10 secondes, c’est curieux... J’essaie de comprendre (« Où veut-elle en venir ? »). Je tente d’interpréter sa provocation et je deviens agressif, ça sort comme si ce n’était pas moi !

À cette époque, je trouve qu’elle joue, elle manipule tout de même un peu, quelque part... Heureusement, d’ordinaire, contrairement à cette anecdote furieuse, chez Guy Savoy, tout se passe bien, Mylène est une fille très équilibrée : le matin, elle se lève de bonne heure et va faire son footing...

Mylène est vraiment à part dans le métier. Elle a beaucoup de qualités. C’est important pour nous, les musiciens, de pouvoir parler avec elle d’autres choses que la profession. Il n’y a pas d’obstacle, Mylène ne pense pas qu’à elle et à son égo, elle est libre. À cette époque, je lis les bouquins d’Helena Petrovna Blavatsky, une russe qui est né au XIXe siècle et a fini ses jours en France vers 1930/1940, elle a traduit 5 livres tirés du sanscrit, c’est assez fascinant. Mylène semble très intéressée.

Dans notre métier, les gens sont soit très sauvages, soit très égoïstes. Je pense que la première qualité d’un artiste, c’est d’être égocentrique.

Malgré un marketing incroyable, la chanteuse reste totalement "en dehors" du métier. Je ne peux pas la comparer à d’autres artistes, elle est "ailleurs". Laurent et Mylène se sont bien isolés de tout le reste de la profession.

Même si nous ne tournons plus ensemble, je dois reconnaître que Mylène est une fille "qui se souvient". Dans ce métier, il n’y a pas beaucoup de gens qui ont cette qualité. Je n’emploie pas le mot "reconnaissance" – de la reconnaissance, il n’y en a pas (rires) ! Nous les musiciens, on sait ce que c’est ! Mais avec Mylène, si nous passons l’un à côté de l’autre, on ne va pas se croiser et se dire bonjour vite fait : on va s’arrêter, parler pendant une demi-heure et rentrer dans les détails. C’est comme ça, j’ai toujours eu un rôle à part avec elle, je ne sais pas pourquoi, c’est vraiment assez spécial, très particulier.

Quand je la retrouve, elle mixe l’album d’Alizée. Elle est très gentille avec moi, charmante ! Je l’apprécie beaucoup, je vais à ses concerts, son évolution m’intéresse. Ces derniers temps, professionnellement, j’ai plus vu Mylène pour les chansons d’Alizée...


Annie & Bernard Réval pour 'De chair et de sang' - 06/09/2004