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Sophie Tellier (Danseuse, chorégraphe & actrice)Interview Clips - 2004

Libertine

Avec Mylène, nous nous rencontrons tout simplement puisque nous sommes dans le même hôtel et partageons la vie quotidienne pendant une semaine, notamment les restaurants. C’est à la fois professionnel, et en même temps, en dehors du cadre, puisque je ne travaille pas avec elle. Ce qui est particulier pour moi, c’est sa grande timidité, elle est très renfermée. Lorsqu’il y a plus de deux personnes autour d’elle, elle ne parle pas. En revanche, dès que nous sommes en confiance, elle est complètement différente, on rit beaucoup. Par la suite, j’aurai un peu le rôle du fou du roi et tout ira bien. À l’inverse de Mylène, je suis assez expansive, cela fait une bonne mesure. Nous nous apercevrons plus tard que nous sommes fascinées par les mêmes choses, notamment par "l’anormalité". Un soir, à Juan-les-Pins, au cours d’un repas, je mime un bébé difficile à nourrir qui fait des bêtises avec ses aliments. Et Mylène rit. C’est à partir de cet instant que nous commençons à parler. Je fais un peu la folle pour la faire rire, et ça marche. C’est une pitrerie de ma part mais cela nous a rapprochées. Avant de nous séparer, elle prend mes coordonnées, et chacune rentre à Paris...

C’est elle qui me contacte un peu avant Libertine et me demande des petits conseils sur la façon de marcher, le maintien... Mylène fait pas mal de prestations dans des discothèques. Ces spectacles en boîte, je pense que, pour elle, ça doit être un cau-che-mar total (c’est pour cela qu’elle n’en parle plus). Elle m’appelle pour la préparation des passages télé. Je commence par lui donner des cours particuliers chez elle, pour la gestuelle, afin d’être plus à l’aise, de trouver des mouvements de tête, de bras, de jambes. Je connaîtrai tous ses appartements successifs. La première fois, je la retrouve dans le 14ème, ensuite ce sera rue Quincampoix, près du centre Georges Pompidou. Je crois qu’elle m’a choisie parce que j’arrive à la faire rire, et du coup, elle relativise : notre travail ressemble plutôt à une séance entre deux adolescentes, nous sommes parfaitement décontractées, c’est très informel. Déjà, le fait de ne pas être dans un studio de danse, l’aide beaucoup. Laurent est en train d’écrire le clip Libertine. Mylène cherche quelqu’un en qui elle puisse avoir confiance - dans le scénario, il faut qu’elle se batte. Comme je lui avoue mes velléités de comédienne, elle me propose le rôle de sa rivale.

Ce tournage est absolument magique. Un rêve. Je suis complètement fascinée par le 17ème et le 18ème siècle. Toute petite, je m’habillais en marquise. J’ai toujours eu un rejet du 20ème siècle, donc je suis aux anges ! Pour moi, ce film est un cadeau merveilleux. Tout est préparé dans les moindres points. Pourtant, Laurent laisse une part personnelle à la fantaisie. Par exemple, sur Libertine, il me dit : « Tu cries, tu retire ta perruque, tu peux improviser ». On a fait une prise comme ça et, finalement, c’est celle-là qui le garde !

Je suis impressionnée, en fait j'ai un sacré choc. J'ai 22 ans et, à l'image, j'en parais 45, même 60 ! C'est très bizarre pour moi de me découvrir ainsi. En vrai, je suis un bébé et dans le clip, j'ai une tête de femme, c'est curieux. Le décalage, le maquillage, les expressions, je ne pensais pas que cela donnerait ce résultat !

Je suis "la rivale" dans les clips, et je m’occupe d’organiser pour Mylène les auditions, de faire les chorégraphies avec elle, les répétitions... Je chapeaute un peu tout cela. Je lui trouve des artistes pour les télévisions de Sans contrefaçon. Mylène a une fascination pour les clones. En fait, elle souhaite que toutes les filles soient comme moi. Elle dit : « Je voudrais un sosie de Sophie ! » Elle est fascinée par la gémellité et désire donc que les danseuses aient un physique du même style et aussi une harmonie dans la façon de se mouvoir. Du temps de Sans contrefaçon, nous trouvons deux danseurs, Mylène les veux très très jeunes – même Christophe Danchaud qui sera engagée par la suite est trop "âgé" – je crois qu’ils sont mineurs, ils doivent avoir 17 ans, ou 18 tout juste.

Pour moi, les tournages sont toujours des parenthèses enchantées. À chaque fois, c’est génial : toutes les conditions sont réunies. Sur le plan humain, c’est aussi très agréable. À cette époque, même si j’ai une expérience de danseuse, Laurent est très impressionnant. Il parle peu, mais lorsqu’il intervient, ses mots ont un poids. On sent qu’il a des exigences et des goûts très précis. Pour nous diriger, en fait, il est assez bonhomme (« oh, tu vas faire ça... »). Il se laisse assez guider par l’instinct. Tout est très bien préparé, des mois avant, avec son assistant, François Hanss. Ainsi, on ne fait pas trop de prise. Sur Pourvu qu’elles soient douces, on se bat dans une mare. En fait, ils ont creusé, chauffé l’eau, tout est bien prévu, mais le travail prend du retard et nous continuons à 8h du soir. La lumière décline, on doit aboutir dès la première fois ! Il faut que je dévale la petite pente, en roulé-boulé, pour tomber dans l’eau. Nous n’avons pas droit à l’erreur. Du coup, cela donne quelque chose de très vivant, parce que la concentration est extrême. Ensuite, nous restons pas mal de temps à tremper pour faire tous les raccords – la dernière bataille, avec la baïonnette, etc. Il y a de nombreux plans de coupe, donc nous devons rester dans l’eau...

Pour cette première tournée, nous avons énormément de monde. Je crois que nous en avons passé trois ou quatre cents... pour prendre quatre garçons et trois filles à l’arrivée ! Beaucoup de jeunes sont intéressés. Je fais d’abord, seule, la première audition, puis une deuxième pour montrer à Mylène une centaine de danseurs... Ensuite, elle s’entraîne dans cet exercice, sans précédent dans sa jeune carrière. Au départ, elle ne danse pas du tout, mais très rapidement, se montre passionnée par tout cela et devient de plus en plus productrice et créatrice des chorégraphies. Au début, pour moi, ce sont des figures imposées, il faut trouver les mouvements qu’elle aime ; puis elle progresse vite, Mylène est une battante et une travailleuse ! C’est une approche très différente des ballets que je faisais avec Redha. On ne cherche pas à exprimer les mêmes choses, on est vraiment au service de la chanson, d’une artiste. Nous tentons de sanctifier les pas, les gestes, mais de les garder expressifs, donc c’est un autre type de travail. C’est vrai, pour un danseur professionnel, faire les chorégraphies de Mylène, à cette époque-là, n’est pas très compliqué. C’est d’ailleurs l’une des choses qui feront son succès : dans les discothèques, chacun reprendra ses pas, et même plus tard, au début des années 2000, dans les boîtes gay, tout le monde ira sur la piste pour les chanson de Mylène !

Deux ou trois personnes sont "nouvelles" dans l’équipe des danseurs, les autres je les connais tous, ce sont pratiquement toujours les mêmes. Évidemment, les rapports entre nous sont excellents, c’est du compagnonnage : je dirais que ce sont les dernières belles années de la danse. Après, on passera à autre chose – le rap, etc. Vers la fin des années 90, il y a encore des spectacles de variétés de qualité, des vrais shows, où l’on utilise bien les danseurs, à l’image de Madonna et compagnie. Dans cette tournée, je co-chorégraphie avec Mylène : nous travaillons ensemble pendant près de neuf mois. Elle perfectionne également son chant, quatre heures par jour, plus la danse, plus l’entraînement physique...

Sur la première tournée, en 1989, j’avais co-créé les chorégraphies, Mylène ne m’avait pas vraiment créditée, donc j’étais assez déçue. Depuis le début des années 90, j’ai besoin de travailler aussi pour moi, et pas uniquement dans l’ombre des artistes. Nous avons failli nous retrouver dans Giorgino. À l’époque où Laurent commence à préparer le film, je fais toujours partie de l’équipe et je pense que j’aurai un rôle. Je ne m’en souviens plus exactement, mais il me semble qu’il me l’a vaguement laissé entendre. Donc, je crois que je vais faire la gouvernante (rires) qui correspond aux emplois qu’il me donnait à jouer dans les clips. Là, c’est évidemment quelque chose d’une autre envergure. Je pose timidement la question : « Et moi...? » Mylène me dit : « C’est un film international, donc le casting est international ». Et elle me précise qu’ils vont prendre une actrice professionnelle ! Voilà, c’est assez dur, mais en même temps je peux comprendre parce que je ne suis pas comédienne de profession, je crois être douée, pourtant je n’ai pas de formation. Un danseur est "modeste" parce qu’il comprend qu’il doit toujours travailler. Je savais que je pouvais jouer le rôle dans Giorgino, j’aurais fait une formation accélérée, appris l’anglais... À cette époque, j’ai déjà des espérances d’actrice. Je ne me souviens pas à quel point je suis "légitime", mais c’est vrai... je suis déçue de ne pas faire partie de cette aventure. Du coup, ça me donne le courage d’aller voler de mes propres ailes. Tout cela se termine d’une manière aigre-douce : on est pas fâchées mais ce n’est plus aussi limpide qu’avant...

Je ne suis pas dans la tournée 1996. Mylène me demande d’y participer. Nous sommes alors en 1995, pendant la préparation, elle souhaite que je la rejoigne à New York pour travailler avec elle. Je dis "non", je prends la décision de dire non, toutefois je lui laisse mon assistant, l’un des danseurs, Christophe Danchaud, ainsi que Valérie Bony – des gens en qui elle a confiance. Et moi, je reste dans la comédie : je commence à mettre un pied dans le théâtre, je ne veux pas faire marche arrière. Ce n’est pas de l’adolescence, mais une première étape, une carrière de danseuse pendant 10 ans. Et là, je suis en train d’envisager de me consacrer à autre chose : c’est important pour moi de privilégier mon avenir artistique personnel. Même si on rame, même si c’est plus difficile. Je ne recherche pas le vedettariat, simplement, je souhaite être reconnue par mes pairs, c’est un long chemin...

Pour moi, Mylène s’est complètement transformée. À la fin des années 80, c’était le papillon qui sort de la chrysalide, et puis à partir des années 90, elle est devenue vraiment "une femme d’affaires", quelqu’un de totalement différent. Il m’est difficile, aujourd’hui, de porter un regard sur cette période : ce n’était pas des années tièdes, ce que nous vivions était très intense, assez passionnel, donc je n’arrive pas à conserver une unique image. Le parcours m’impressionne, le passage de la petite Mylène toute timide à ce qu’elle est devenue maintenant me fascine. C’est plutôt cette mutation, la construction du personnage, que je trouve incroyable. Elle a su retenir les conseils de Bertrand Le Page, c’est l’une de ses qualités : elle emmagasine très vite et elle est très bosseuse. Elle a appris le chant sur le tard, puisqu’au départ, elle ne chantait pas du tout. La danse également, elle a tout gardé, ça, on ne peut pas le lui enlever. Peut-être qu’elle ne désirait plus vraiment me voir parce que je suis "un témoin" de tout ce travail et de toute cette transformation. Quand j’en parle avec Christophe (Danchaud), je lui dis : « Moi, j’irais bien dire bonjour à Mylène, pour qu’on parle un peu de nos vies de femmes, parce que maintenant on est des femmes. Au début, nous étions presque des gamines...! » Christophe me répond : « Je ne sais pas si elle le souhaiterait, parce que tu représentes trop son passé ».


Annie & Bernard Réval pour 'De chair et de sang' - 06/09/2004