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Agnès Mouchel (Ancienne chef monteuse)Interview Clips - 2005

Rencontre avec la chef monteuse du clip de « Sans contrefaçon ».

Comment êtes-vous arrivée sur le montage de « Sans contrefaçon » ?
J’avais déjà travaillé avec Laurent Boutonnat, sur le tournage de ses deux clips précédents, « Libertine » et « Tristana ».

Vous connaissiez Laurent depuis longtemps ?
Non. Je l’ai rencontré en 1986 pour « Libertine ». Une amie, responsable de la post-production chez Movie Box, m’a proposé de monter le clip d’un jeune réalisateur. Comme je n’avais jamais monté de clip, je me demandais si c’était un genre qui allait me convenir. Je me rappelle que mon amie m’avait alors convaincue en me disant « Mais ne t’inquiète pas, c’est un petit clip d’un jeune et charmant réalisateur ». Avec le recul, c’est assez drôle (rires).

Comment s’est passé le travail sur ce premier clip ?
Dans un premier temps, j’ai reçu le story-board du film. J’ai été très surprise qu’il soit très élaboré : chaque plan était dessiné très précisément. Je n’ai pas assisté au tournage. Puis il y a eu le visionnage des rushes. C’est là que j’ai rencontré Laurent pour la première fois ; les plannings de chacun n’avaient pas permis qu’on se rencontre plus tôt. C’était le début d’une collaboration fructueuse.

Car vous avez travaillé longtemps avec lui après cela ?
Oui, j’ai monté tous les clips de Mylène jusqu’à « Beyond my control » inclus, mais aussi le film du Tour 89, et le long-métrage « Giorgino ».

Mylène assistait-elle au montage de ses clips ?
Elle venait de temps en temps.

Elle s’y investissait ou faisait-elle juste un coucou furtif ?
Dans la mesure où elle était très concernée, elle s’impliquait. Mais elle était en totale confiance avec Laurent donc elle n’avait pas grand-chose à ajouter.

Vous travailliez donc en binôme avec Laurent ?
Oui.

Le réalisateur d’un film est toujours présent au moment du montage ?
Il n’y a pas de règles. Avec certains réalisateurs, on discute longuement de la façon dont ils conçoivent telle ou telle séquence. Généralement, on fait ensemble une sélection des prises, et on pose quelques options de montage. Puis je travaille seule. Laurent, lui, était là en permanence.

Au risque de vous réduire à un rôle d’exécutrice ?
Non, pas du tout. C’était un vrai travail en duo, une vraie collaboration. Laurent est quelqu’un de très ouvert à l’opinion des autres, même s’il sait très précisément ce qu’il veut. C’est quelqu’un de très rigoureux et de perfectionniste.

Avez-vous vu Laurent évoluer au fil des années ?
Dans sa manière de travailler, pas tellement non. Il avait dès le départ un réel professionnalisme et une vraie exigence.

Et le climat général a-t-il changé au fur et à mesure que le succès de Mylène grandissait ?
J’imagine que la pression était différente pour Mylène et Laurent, mais je n’ai pas eu à en souffrir. Les conditions de travail étaient même de plus en plus confortables : le succès aidant, Laurent avait une totale liberté. A la fin, on montait dans les locaux de sa production, Toutankhamon. De ce fait, on n’avait aucune contrainte de temps : on ne sortait de la salle de montage que lorsqu’on était pleinement satisfaits du résultat. Un vrai luxe !

Comment avez-vous perçu le duo Farmer/Boutonnat ? Mylène vous semblait-elle une marionnette, à l’image de celle de « Sans contrefaçon » ?
Pas du tout ! Il y avait une vraie complicité entre eux. Mylène paraissait apprécier la façon dont Laurent mettait en images ses chansons, et Laurent avait l’air très inspiré par le personnage de Mylène. Après qui a créé qui ?…

Comment les décririez-vous, sur un plan humain ?
Ils sont très drôles chacun dans leur genre. Laurent a beaucoup d’humour ; Mylène est plus pince-sans-rire. Par ailleurs, ayant eu une relation plus distanciée avec Mylène, je l’ai toujours trouvée très pudique, même secrète ; elle parle très peu d’elle, même si elle a une forte personnalité. J’ai noté aussi, chez l’un comme chez l’autre, une droiture redoutable, exigeants avec eux-mêmes et avec les autres.

En 1994, dans le magazine « Studio », Mylène décrivait un Laurent assez dur avec elle sur le tournage de « Giorgino ». L’avez-vous ressenti ?
Je n’étais pas sur le tournage. Je suis restée au studio Barrandov à Prague pour créer les rushes et préparer le montage. Ceci dit, vu l’enjeu énorme pour Laurent, et dans la mesure où il avait une relation personnelle avec Mylène, j’imagine qu’il était plus enclin à exiger d’elle la perfection.

En règle générale, montiez-vous de manière classique ou sur ordinateur ?
On a toujours travaillé de manière traditionnelle (table de montage film), et ce jusqu’à « Giorgino » inclus.

Quelle était la chose la plus difficile à chaque montage ?
De démarrer. Chaque montage a ses propres résistances. Et il faut toujours commencer par le commencement !

Est-ce plus complexe de monter un clip qu’un long-métrage ?
Non. C’est différent. Ce sont deux genres qui ont leur propre grammaire. Dans le cas d’un clip, la musique nous donne la ligne à suivre.

Est-ce que Laurent tournait beaucoup ?
Pas mal. Pur un clip, cela représentait plusieurs heures de rushes. Pour « Giorgino », c’était autour de quatre-vingt heures !

Il y a donc beaucoup de plans qui partent à la poubelle ?
Oui, mais c’est normal. Chaque séquence est découpée en plans. Chaque plan nécessite de nombreuses prises. Ce qui génère un métrage évidemment supérieur à la durée finale du film.

Que deviennent tous les rushes ?
Ils sont conservés au laboratoire. Au-delà d’une certaine période, ils sont soit récupérés par la production, soit détruits.

Où avez-vous fait le montage de « Sans contrefaçon » ?
Il me semble que c’était aux Dames Augustines, à Neuilly.

C’est là que vous montiez en général ?
Non. Certains clips ont été montés à la production, rue d’Aumale, dans le IXème arrondissement de Paris ; il s’agissait des locaux de Movie Box, là où Laurent a plus tard installé sa société, Toutankhamon. « Libertine » a été monté à la GLPIPA, à Levallois, « Pourvu qu’elles soient douces » à S.I.S. à la Garenne Colombe.

Combien de temps vous a demandé le tournage de « Sans contrefaçon » ?
Trois semaines je crois.

Vous estimez que c’est long ou normal ?
Aujourd’hui, avec le recul, ça me paraît luxueux. Mais en même temps, cela me paraît le temps nécessaire vu le travail fourni et le résultat. Il s’agit d’un montage très précis, d’une histoire qui se raconte. Il fallait le temps de la réflexion.

Quel est le montage d’un clip de Mylène qui vous pris le plus de temps ?
« Pourvu qu’elles soient douces ». Le montage a duré cinq semaines. Ceci dit, le montage de « Regrets » a pris relativement beaucoup de temps lui aussi. Ce qui peut paraître curieux car il doit compter une quinzaine de plans environ, alors que « Pourvu qu’elles soient douces » en contient, je crois, près de cinq cents. La réflexion ne se comptabilise pas ; trouver l’émotion juste, trouver le bon rythme. Un film qui joue sur la lenteur demande plus de recul.

Quel est le clip qui vous a demandé le moins de temps ?
Je ne sais plus. Je crois que « Libertine » s’est fait assez vite…

C’est pourtant un véritable court-métrage…
Oui, mais la situation était particulière. Pour Laurent, il était important, voire vital, de réussir ce clip. De mon côté, c’était ma première expérience dans ce domaine. On se devait donc d’être efficaces. On travaillait beaucoup et on se parlait peu – d’autant qu’on ne se connaissait pas bien. Et comme à cette époque, la société de production louait un studio de montage extérieur, il ne fallait pas perdre de temps.

Combien de temps vous a demandé le montage du film « En concert » ?
Il s’est étalé sur presque un an, avec quelques pauses – en raison de difficultés pour démarrer, et du temps pour monter les deux clips live, « Allan » et « Plus grandir ».

Des difficultés pour démarrer ?
Oui, on a eu du mal à trouver le ton, car il s’agissait d’un concert ; c’était un genre nouveau pour Laurent et moi-même. Peut-être que le fait de ne pas être soutenus par une histoire était déroutant.

Comment faisiez-vous pour prendre du recul lors d’un montage lorsque vous pensiez être dans une impasse ?
On s’arrêtait. Et on reprenait le lendemain, avec les idées plus claires. Pour « Regrets » qui, par sa lenteur, nous donnait du fil à retordre, le temps de réflexion se passait souvent à jouer aux échecs.

Est-ce que « Sans contrefaçon » vous a demandé un travail particulier, notamment par rapport au fait qu’il a été tourné en extérieur et qu’il était donc tributaire des caprices climatiques ?
Non car les problèmes de continuité de lumière sont du ressort du chef opérateur. Mais j’ai l’impression de toute façon que la météo avait été assez constante lors du tournage. Il y a aussi l’étape de l’étalonnage du film après montage qui est censée équilibrer les couleurs, les lumières et la densité du film.

Vers la fin du clip, le marionnettiste court après Mylène sur la plage. Pourquoi avoir choisi d’accélérer les images ?
Je n’ai pas souvenir du moindre trucage sur ce montage. Je crois que cela s’est fait au moment du tournage.

Le rythme du clip est assez lent par rapport à celui de la chanson. Était-ce une volonté ?
Oui et non. Il faut être en adéquation avec l’histoire que l’on raconte car elle a son rythme interne. Cela peut impliquer certaines longueurs de plans.

Certes, mais l’époque était alors à l’affirmation d’un style MTV, une forte tendance à accélérer le rythme des images…
Oui, mais on n’était pas dans cette logique où tous les plans se valent. Laurent faisait un film et racontait une histoire, avec des pleins, des déliés, des respirations, des changements de rythme.

Vous trouviez plus valorisant de travailler sur les clips de Mylène ?
Plus intéressant surtout ! C’était un vrai montage, pas juste un travail de coupe. Je pense que dans l’Histoire des clips, ceux de Mylène resteront.

Du fait d’avoir ces clips prestigieux sur votre CV, avez-vous été beaucoup sollicitée par d’autres artistes désireux d’avoir des clips à la Farmer ?
Peut-être. Néanmoins, personne ne l’a égalée.

Pour quels autres chanteurs avez-vous monté des clips ?
Marc Lavoine pour les chansons extraites de l’album « Paris », les Innocents, et Jean-Louis Murat pour le film « Murat en plein air ».

Combien existe-t-il de copies de chaque clip de Mylène ?
Au-delà du négatif de tournage, il existait au minimum une copie du film, lorsqu’une projection en salle était prévue. Sinon, la diffusion TV se faisait à partir de masters vidéo.

Vous arrive-t-il de revoir tous ces clips ?
Cela m’arrive. Et à chaque fois, je les trouve vraiment biens. Avec le temps, ils n’ont pas pris une ride, et tout le monde peut être fier du résultat.

Duquel êtes-vous particulièrement fière ?
De tous ! Chacun dans son genre est une étape. C’est aussi très mêlé des époques de ma vie. Peut-être que pour « Beyond my control », on était déjà dans la préparation de « Giorgino ». Mais, au niveau du montage, il n’en a pas été négligé pour autant.

Il est regrettable que le générique de « Désenchantée » soit en blanc alors qu’il est sur fond de neige. C’est illisible…
Je crois que Laurent avait toujours plus en tête le grand écran que le petit. C’est le cas de beaucoup de films.

Comment se fait-il que nous n’ayez plus travaillé avec Mylène ou Laurent après « Giorgino » ?
Je pense que l’échec de ce film a été une terrible épreuve pour Laurent et qu’il a voulu tourner la page.

Les avez-vous revus depuis ?
Non.

Estimez-vous que « Giorgino » est un film raté ?
Non ! Je le trouve magnifique avec d’énormes qualités esthétiques et cinématographiques. Ce n’est pas parce qu’un film est un échec commercial qu’il est mauvais. Laissons le temps faire son travail. On en reparlera plus tard. Peut-être deviendra-t-il un film mythique…

Combien de temps a duré le montage ?
Neuf mois. Juste pour l’image.

N’est-ce pas trop long ?
Au contraire. Dans ce cas de figure, c’était trop court. Peut-être avait-on besoin de plus de recul, de réflexion, donc plus de temps. Un long-métrage, ça ne se monte pas comme un clip.

Vous êtes vous mis au montage juste après le tournage ?
Non. On a commencé en juin 1993, soit un mois après la fin du tournage.

Aimeriez-vous retravailler avec Laurent ?
Pourquoi pas. Il me semble que nous ne sommes pas fâchés. Mais dans la vie, les gens et les choses évoluent.

Comment réagissez-vous au fait qu’on vienne vous interviewer au sujet de clips tournés il y a une vingtaine d’années ?
Je réalise à quel point les clips de cette période ont marqué le grand public. Tant mieux ! Cela m’amuse et m’étonne en même temps.


IAO - 2005
    

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