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Fred Peveri (Concepteur lumières)Interview Mylènium Tour - 2005


Fred Peveri est présent à la lumière sur les spectacles de Mylène depuis le premier concert de 1989. De lui dépendent les ambiances visuelles qui sont une partie très importante des shows de la star. Autant dire qu’il connaît bien Mylène et sa façon de travailler.

Pour les lecteurs et fans de Mylène Farmer, vous êtes un nom parmi d’autres crédités sur les livrets d’albums et de DVD. Quel a été votre parcours pour vous retrouver aujourd’hui concepteur lumière ?
J’ai débuté ma carrière très jeune, à l’âge de dix-huit ans, après des études que j’ai achevées au niveau bac C et curieusement, j’ai commencé en tant que technicien au son ! Pendant plusieurs années, j’ai touché aux divers secteurs du spectacle en tant que moto reporter ou dans le domaine de l’animation. J’ai même été manager d’une boîte de nuit à l’étranger… Ma première approche véritable avec la lumière en tant que concepteur, je l’ai faite avec Yves Duteil pendant trois ans à partir de 1985. Puis, j’ai rencontré Jean-Jacques Goldman en 1988 par l’intermédiaire de Thierry Suc. Il m’a confié la création de son spectacle en 1991 et depuis je continue toujours à travailler avec lui ! Grâce à cela, mon carnet d’adresses s’est rempli et j’ai pu rentrer en contact avec de nombreux artistes pour réaliser les lumières de leurs spectacles les années suivantes, de Jean-Louis Aubert à MC Solaar, en passant par Claude Nougaro, Florent Pagny, Patrick Bruel, Julien Clerc, Yannick Noah, Michel Sardou et Mylène Farmer, bien sûr.

Y a-t-il un nom qui vous convient mieux qu’un autre pour englober votre art : metteur en lumière, concepteur des lumières, direction des éclairages ?
Je dirais « concepteur lumière » ou « réalisateur lumière ». Plus qu’une évolution du terme, c’est une évolution de notre art qui a eu lieu depuis dix ou quinze ans. Du moins dans les spectacles majeurs comme ceux de Jean-Jacques ou ceux de Mylène.

Votre attrait premier vers la luminosité et la couleur provient-il du plaisir à travailler avec un matériau éphémère ?
Certainement ! Mais je pense que c’est aussi la grande latitude à exprimer des sentiments en rapport avec la sensibilité de chaque concepteur. Depuis plusieurs années d’ailleurs, nombre d’artistes ou de producteurs me demandent fréquemment de concevoir, en plus de leur lumière, leur scénographie, le décor, voir la mise en scène.

C’est le cas pour Lara Fabian non ?
Oui, lors de ses tournées 2000/2001 et 2002/2003 où j’avais assuré le décor et la mise en scène !

Votre première incursion dans la carrière de Mylène Farmer date de sa seconde tournée au milieu des années 1990. Connaissiez-vous son parcours avant que l’on vous propose cette collaboration ?
En réalité, j’étais déjà présent au cours de la première tournée de Mylène en 1989 en tant qu’opérateur console ! Ce n’est que sur sa deuxième tournée que j’ai été engagé en tant que concepteur des lumières. Je n’avais jamais croisé Mylène auparavant mais, dans les années 1980, j’avais été sensible à certains de ses climats musicaux et aux textes propres à son univers. En ce qui concerne les clips, on ne pouvait pas passer non plus à côté, tant les atmosphères étaient spécifiques, entre autres celle de « Libertine ».

Étiez-vous déjà assistant de la mise en lumière de son spectacle de 1989 par Jacques Rouveyrollis ?
Oui. J’ai rencontré Jacques Rouveyrollis en 1982. A ce moment-là, je suis devenu technicien en tant qu’assistant aux lumières sur les spectacles de Barbara, Sylvie Vartan et Johnny Hallyday. Jacques m’a permis de me « trouver » en termes de sensibilité artistique. Je crois que ma sensibilité était en moi avant notre rencontre mais je reconnais qu’il m’a permis de trouver en moi le moyen de l’exprimer. En revanche, ce n’est pas lui qui m’a présenté au staff de Mylène. En fait, c’est tout simplement son manager et producteur, Thierry Suc, qui m’a permis d’intégrer l’équipe.

En octobre 1986, vous êtes son assistant avec Abdel Thuil pour le concert de Jean-Michel Jarre lors de la visite du pape Jean-Paul II. Quel souvenir en gardez-vous ? Un grand moment de technique ou une émotion toute particulière ?
Une émotion certainement et de surcroît très forte, car le contexte artistique et technique était vraiment particulier. Toute l’équipe technique, nous avions reçu la bénédiction par le Pape et le défi technique était de taille ! Il y avait plus de cinq cents techniciens au travail acharné pendant dix jours et un matériel déployé sur plusieurs hectares dans la vieille ville.

Vous étiez aussi la même équipe pour le désormais mythique concert de Barbara à Pantin en 1981. Barbara et Mylène ont en commun d’être deux chanteuses des plus charismatiques dans l’histoire de la chanson. L’aviez-vous rencontrée ?
Oui, j’ai travaillé avec Barbara pendant plusieurs années. Elle avait des relations très proches avec « ses hommes » comme elle aimait le dire. Et nous en faisions partie ! Souvent, elle était présente sur la scène dès le matin lors des montages techniques.

Quels souvenirs particuliers gardez-vous des moments de scène partagés avec Mylène ?
Nous sommes totalement immergés dans son univers. C’est tout… On y adhère naturellement, et il me semble que si deux termes devaient résumer les moments de scène avec Mylène, ce serait « sensibilité » et « performance ».

Il y a eu des ratés ?
Les ratés sont toujours à éviter, mais personne n’est à l’abri ! Je ne vous raconterais pas sa chute de scène à Lyon pendant la deuxième tournée tellement l’histoire est connue. En revanche, les moments de grâce sont légion. Dès la première répétition de sa première tournée, j’ai senti qu’avec Mylène, il allait se passer quelque chose de différent et de particulier par rapport au contexte musical du moment. J’ai beaucoup de plaisir à travailler avec les atmosphères de scène, la recherche et la création de visuels. Quasiment chaque spectacle est un plaisir. Ils sont tous particuliers et différents, mais deux s’en détachent peut-être car je me sens plus proche des artistes : ceux de Mylène et ceux de Jean-Jacques. Ce sont deux personnes différentes mais deux artistes à qui je dois beaucoup. Professionnellement bien sûr, mais aussi humainement, ils m’ont donné la réalisation de leurs mises en lumière, et donc leur confiance !

Étiez-vous du voyage lors des dates russes du « Mylenium Tour » par exemple ?
Oui, et sur toutes les autres. Avec Mylène, je suis toujours et tout le temps présent ! J’ai effectué un nombre incalculable de dates de tournées, mais il arrive que plusieurs spectacles se chevauchent, j’ai donc des assistants (à mon tour !) et heureusement ! Car il est évident que je pourrais pas réaliser ce que je fais sans des gens proches de moi et sur lesquels je puisse me « reposer » en toute confiance. Seul, on ne fait rien.

Mylène a dit en interview qu’ « après chaque concert, chaque membre de l’équipe apprécie ponctuellement ou pas ». Avez-vous parfois ressenti une forme de distance avec les membres de son staff technique ?
Non, jamais. L’ambiance entre techniciens, machinistes et musiciens pendant les deux tournées était excellente. Tout le monde nous envie !

Vous avez collaboré à la tournée « Mylenium Tour » qui était le plus grand spectacle jamais transporté en province dans l’histoire des performances live françaises. N’est-il pas difficile de travailler sur scène avec en son centre une statue colossale ?
Je n’ai pas la prétention de demander à connaître le décor avant de dire oui à un spectacle. Cela fait partie des défis artistiques et techniques inhérents à tout spectacle. Le problème de la statue était qu’elle était très sombre. Mais de par sa taille et sa couleur, elle m’a permis justement d’instaurer des climats incomparables. Ne pouvant pas y échapper, je me suis servi des difficultés pour donner un look à cette tournée. Et donc de la signer !

Pour ces deux spectacles, vous avez rencontré deux obstacles de taille : le décor de la statue en 99 et le grand écran plasma de 96. Comment avez-vous géré ces obstacles ?
Comme j’ai pu… Je me sers de l’obstacle pour créer un visuel propre au spectacle. Maintenant, il y a derrière nombre d’implantations et d’astuces pour réussir à travailler efficacement. Ce n’est pas toujours facile, mais bon… Voilà un des aspects magiques de la lumière par rapport à d’autres corps de métiers du spectacle, il faut être « opportuniste » et suivre au plus près le travail avec l’artiste et les décorateurs. Réfléchir, innover, oser !

Mylène passe pour un bourreau de travail. Avez-vous eu de longues réunions de préparation avec elle ?
Ce n’est en aucun cas une question de temps mais d’intensité ! Une réunion avec Mylène est un vrai travail d’échange d’idées, de problèmes évoqués et de solutions à trouver. On va jusqu’au bout des défis qu’elle peut nous soumettre et qu’elle impose. Elle vit son spectacle et donc elle est au cœur des débats. J’ai travaillé à peu près de la même façon sur les deux tournées sauf que j’ai été un peu plus proche de Mylène en 1999. Je n’ai pas vraiment à proprement parler de comptes à rendre car j’ai carte blanche. Je parle avec Mylène de ses désirs artistiques et j’évoque les miens ! Thierry fait partie intégrante de ces discussions aussi… Bref, c’est un pool artistique.

Combien vous faut-il de temps pour d’abord penser, puis créer, les conditions matérielles à la création d’un projet de lumières ?
En termes de temps, c’est assez variable et le plus souvent, ce sont les boites de production qui décident. En moyenne, je réfléchis trois ou quatre mois et la création en elle-même peut se faire en une semaine. Montage technique compris ! En fait, un spectacle comme le « Mylenium Tour » nécessite des plans techniques précis, des pré programmations basiques pour moi mais le travail se fait plus en finesse une fois l’installation effectuée.

Les répétitions du « Mylenium Tour » avaient lieu à Marseille au Dôme. On raconte qu’il a manqué quelques jours pour que tout soit parfait pour la première…
C’est complètement faux. Bien entendu, la maturité d’un show n’arrive qu’après plusieurs dates mais comme pour tous les spectacles. De plus, une chose appartient au premier spectacle. Une émotion particulière au premier spectacle. Pour l’artiste, pour nous et pour le public, c’est très intense.

Combien de filages avez-vous pu faire ? Travaillez-vous tableau par tableau ?
De mémoire, environ cinq. Tous les tableaux sont travaillés et retravaillés séparément, puis arrivent les filages pour affiner les enchaînements. Les tableaux qui m’ont posé le plus de problèmes sont ceux où mon travail devait être en adéquation avec les images vidéo, et aussi ceux où il fallait trouver la juste valeur des lumières sur les chorégraphies.

Le projet du « Mylenium Tour » était de conceptualiser un concert autour des quatre éléments fondamentaux. Y a-t-il une difficulté à obtenir certaines couleurs plus que d’autres sur scène ?
Pas vraiment en termes de couleurs, mais plus en termes d’évocation. Il est certain que certains spectres de couleurs ont un rendu difficile.

Des titres comme « L’âme stram gram » en début de spectacle ou « Je te rends ton amour » et « Souviens-toi du jour… » à la fin du show étaient nimbés de rouge. Des couleurs qu’on voit assez peu habituellement, non ?
Pas pour moi. Toute couleur a sa place, il faut juste trouver le bon endroit !

Pour le public, la tournée 1996 et le « Mylenium Tour » sont deux spectacles antagonistes, le premier mettant en avant le côté « star et paillettes », le second se rapprochant plus des thèmes de ses débuts. Dans la traduction technique et en comparant les deux travaux, avez-vous eu l’impression de deux spectacles qui étaient opposés ?
En ce qui concerne la lumière, il y eut quelques éléments différents, plus « pêchus » dirons-nous sur la tournée 1996, car plus adaptés au tour de chant choisi. Je me dois de transposer en lumière les sentiments évoqués par les chansons choisies.

Revoyez-vous Mylène depuis ?
Oui, mais souvent à l’occasion de réunions de travail.

Avez-vous été contacté pour les lumières du prochain spectacle ?
Oui.

Peut-on savoir le cas échéant, sans dévoiler « le secret des dieux », quels sont les thèmes qu’on vous a demandé de travailler ?
C’est difficile de vous répondre, mais sachez que j’essaierais de créer au mieux les ambiances évoquées par les chansons de Mylène.

Vous avez officié aussi sur le spectacle d’Alizée. Deviez-vous rendre des comptes directement à Mylène et Laurent Boutonnat cette fois ?
J’ai participé à ce spectacle avec, pour la première fois, Mylène « à côté » de moi. C’était très intéressant car je pense que, scéniquement, nous avons tous les deux des vues semblables. Ce fut une excellente collaboration. Quant à Laurent, c’est toujours un grand plaisir de le voir, et bien entendu nos échanges de points de vue sont permanents.

Quelles ont été les consignes à respecter pour le spectacle « Alizée en concert » ? On imagine moins de conceptualisation que pour les titres de Mylène…
Dynamisme et sensualité. Mais je tiens à dire que c’est un spectacle qui a été travaillé avec le même soin que ceux de Mylène.

Y a-t-il eu des difficultés techniques inhérentes à la structure du talon aiguille géant ?
Il a en effet fallu travailler spécifiquement sur sa mise en lumière, la réalisation par tracé laser et sa construction, très bien faite d’ailleurs.

Y a-t-il une différence entre des shows à l’américaine du type Farmer et les concerts de Goldman avec qui vous collaborez depuis longtemps ?
L’esprit est le même. A 100 %... Seules les chorégraphies différent ! Bien entendu, le registre des chansons est différent, mais les sentiments sont là et donc pour moi, il n’y a pas de différence. Vous parlez de « shows à l’américaine » mais moi je pense qu’en France, avec des moyens inférieurs aux spectacles anglo-saxons, nous créons des ambiances et des émotions qu’on ne retrouve que très rarement ailleurs.

Mylène Farmer et vous - 2005
    

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