ConnexionAccueil0 Commentaire

Gérard Simon (Directeur photo)Interview Clips - 2005


Libertine, Tristana, Sans contrefaçon

Rencontre avec le directeur photo du clip de « Sans contrefaçon ».

Avant tout, dites-nous en quoi consiste votre métier ?
Un directeur photo est, pour faire court, la personne responsable de la plastique de l’image. La lumière, le cadre, la façon dont ça s’imprime sur la pellicule : voilà mon travail.

L’essentiel se fait au moment du tournage ou en amont ?
Les deux. On lit le scénario ou le story-board. Puis on fait des repérages avec le réalisateur. Il indique, à peu près, dans quels décors, dans quels axes il va tourner. Et il évoque les lumières qu’il souhaite avoir. A partir de là, je prends en charge l’éclairage pour être prêt le jour du tournage, ou la veille pour ce que l’on appelle des « prélight » lorsque ce sont de gros décors. On dispose alors les projecteurs avec l’aide des techniciens.

Donc ça relève essentiellement des lumières ?
Oui. Et du cadre, quand c’est moi qui tiens la caméra.

Quelle ambiance de lumières souhaitait Laurent Boutonnat pour « Sans contrefaçon » ?
La référence de départ pour ce clip, c’était « Le petit cirque » de Fred, une bande dessinée assez noire, assez sinistre, qui correspondait assez bien à « Sans contrefaçon ».

C’est le troisième clip de Mylène auquel vous avez participé ?
Oui, j’avais fait les deux précédents, « Libertine » et « Tristana ».

Quelles étaient les références choisies pour ces deux clips ?
Pour « Libertine », les références étaient clairement cinématographiques : « Les duellistes » de Ridley Scott et « Barry Lindon » de Stanley Kubrick. Laurent voulait des éclairages à la bougie, très dorés, et une ambiance très froide pour le duel au petit matin. Pour « Tristana », c’était un curieux télescopage : la trame narrative de « Blanche-Neige et les sept nains » mêlée à l’univers du « Docteur Jivago » de David Lean.

Comment êtes-vous arrivé dans l’équipe Farmer / Boutonnat ?
J’avais rencontré Laurent sur le tournage d’une toute petite publicité qu’il réalisait pour un événement qui avait lieu à la Grande Halle de la Villette à Paris. Je ne me souviens plus de ce que c’était précisément (silence). Ca s’appelait FIT je crois. Ce sont les producteurs de ce spot, avec qui j’avais déjà travaillé, qui lui ont suggéré mon nom. C’était un tout petit spot qui n’a nécessité qu’un seul jour de tournage.

En arrivant sur « Libertine », avez-vous été étonné par les moyens déployés pour un simple « clip » ?
Un peu oui. C’était Noël pour moi qui venais du doc (rires). J’ai été surpris que Laurent tourne non seulement en film, mais en 35mm et en vrai cinémascope. Le cinémascope, c’était la première fois pour moi. C’était étonnant dans la mesure où, à l’époque, on avait déjà la possibilité technique de faire quelque chose qui apparaîtrait comme du format scope à la télévision. Donc ce n’était pas nécessaire. Mais j’ai rapidement compris que la volonté de Laurent, c’était de faire plus qu’un clip. C’était de réaliser un vrai « bout » de long-métrage.

Vous avez trouvé cela mégalo ?
Avec le recul, non parce que Laurent a une qualité que j’ai rarement retrouvée depuis : un vrai savoir-faire, une aisance assez virtuose avec « l’outil cinéma ». Il travaille très vite, il sait ce qu’il veut et met en place ses plans très rapidement. C’est vrai qu’il y avait beaucoup de moyens sur ce clip, mais pas tant que ça ; il y avait surtout beaucoup de détermination et d’aisance. Je dirais même une sorte de malice ; Laurent était très habile à utiliser des systèmes dont il savait que ça ferait « opulent » à l’image.

Vous avez un exemple précis ?
J’ai un souvenir pour « Tristana », clip dans lequel il y avait pas mal de poursuites en forêt. Eh bien, ça n’a été tourné quasiment que sur un seul travelling. Laurent a fait installer quinze ou vingt mètres de rails et il a utilisé les quatre sens du travelling vers les quatre points cardinaux. Et il a eu raison ! Rien ne ressemble plus à un coin de forêt sous la neige qu’un autre coin de forêt sous la neige. Nul besoin de faire cent mètres pour défaire le travelling et en refaire un autre plus loin. Tout est très malin chez Laurent. Il a un œil. C’est un vrai scénographe. Cela permettait à l’époque de faire des clips longs relativement rapidement.

Vous dites que « avec le recul », vous ne trouvez pas ses clips mégalo. Cela signifie qu’à l’époque, vous pensiez qu’ils l’étaient ?
Au début de l’aventure « Libertine », quand on m’a donné le budget du film, cela m’a semblé énorme.

On parlait de 2 000 000 de francs (300 000 euros) je crois…
Il me semble qu’on m’avait dit 1 700 000, mais sincèrement, je ne m’en souviens pas. En tout cas, c’était colossal. Le temps de tournage aussi était hors du commun, quatre ou cinq jours, ce qui était assez considérable pour un clip.

Vous avez retrouvé les mêmes temps de tournage pour « Tristana » et « Sans contrefaçon » ?
Oui, sensiblement. « Tristana » était peut-être encore un peu plus long parce qu’il y avait des problèmes de logistique. On tournait sur le plateau du Vercors enneigé et certains endroits n’étaient accessibles qu’avec des tout petits véhicules tout terrain, des Poncins ; il fallait donc transporter tout le matériel ainsi.

Où a été tourné « Sans contrefaçon » ?
Dans le Cotentin, sur une plage, pas très loin de Cherbourg.

Et « Libertine » ?
Dans deux châteaux de Seine-et-Marne. L’essentiel a été tourné à Ferrières-en-Brie, mais pour la scène de la salle de bain, nous sommes allés à Brou-sur-Chantereine.

Ils ont loué deux châteaux pour le clip ?!
Oui. Mais ce n’est pas extravagant vous savez. Reconstituer le décor en studio aurait coûté beaucoup plus cher.

J’ai l’impression que « Libertine » vous a plus touché que les deux clips qui ont suivi ?
C’est le premier. C’est aussi celui qui a le plus surpris et le plus marqué à l’époque. Et je lui dois beaucoup quant à ma carrière. Dès que les gens ont vu « Libertine », ils ont cherché à savoir qui était le directeur photo et ça m’a apporté beaucoup de travail.

En participant à « Libertine », aviez-vous le sentiment de participer à quelque chose d’important ?
Oui. Je sentais qu’on allait en parler. Pas forcément de la chanson, mais du clip, ça oui !

Pourquoi ne plus avoir travaillé avec Mylène et Laurent après « Sans contrefaçon » ?
En fait, ce dernier tournage a été assez fastidieux. C’était en décembre. Il faisait très froid et très humide. Il y avait, en outre, et je ne sais plus pour quelles raisons, des temps d’attente considérables. Tout cela rendait tout le monde un peu grognon, y compris moi. L’ambiance n’était pas aussi bonne que sur les deux autres tournages. Avec le recul, je me dis que c’est peut-être moi qui avait mauvais caractère.

Vous n’avez pas souhaité poursuivre cette collaboration ?
Non, ce sont eux qui ne m’ont pas rappelé.

Ce que vous avez regretté ?
Oui. J’ai été déçu de ne pas faire la suite de « Libertine » ; je me suis senti un peu dépossédé. Et puis, j’aurais aimé retravailler avec Laurent. C’est un réalisateur formidable pour un directeur photo. C’est quelqu’un qui est très soucieux de la plastique de ses films. Ce qui n’est pas toujours le cas en France où la considération pour notre métier n’est pas toujours pleine. On a ici une vision très conceptuelle des choses. Du coup, on a parfois affaire à des réalisateurs hésitants, maladroits ou désemparés, comme s’il leur manquant une aisance à « spacialiser » leur mise en scène. Ce n’est pas le cas de Laurent qui est quelqu’un de très décidé. Il est vraiment très habile avec ce que j’appelle la « mise en place », la construction des plans, à un point que j’ai rarement vu.

Déplorez-vous qu’il ait, pour l’instant, mis davantage ce talent au service de clips que de longs-métrages ?
Je pense que Laurent a souffert ici du syndrome « nouvelle vague » qui veut que les réalisateurs écrivent eux-mêmes leurs scenarii et montent eux-mêmes leurs films, même en terme de production. Pour moi, il est un merveilleux metteur en scène comme il y en a eu dans le système hollywoodien de la grande époque des studios, des réalisateurs à qui on donnait des scenarii très aboutis en sachant qu’ils allaient en décupler les qualités. Je pense qu’il manque à Laurent un bon scénario et un bon producteur pour que le souci esthétique qui est le sien soit moins envahissant.

Ca va peut-être arriver avec « Jacquou le croquant » ?
Je ne sais pas si c’est une bonne idée parce que c’est un remake d’une série télé. Est-ce que le scénario sera bon ? On verra…

Qu’avez-vous pensé de « Giorgino » ?
Je ne l’ai pas vu. Je me souviens que Laurent en parlait déjà sur le tournage de « Sans contrefaçon » ; il avait d’ailleurs souhaité la présence d’une roulotte baptisée « Giorgino » sur le clip. J’ai le souvenir que, quand il me parlait de ce projet de long-métrage, il n’était pas question que Mylène en soit l’actrice. C’était vraiment un pur projet de cinéma, très personnel.

Pourquoi a-t-elle eu le rôle finalement alors ?
Je n’en sais rien. Peut-être que c’était plus facile de retrouver des financements avec le nom de Mylène Farmer au générique.

Pensez-vous qu’elle aurait pu avoir une belle carrière d’actrice ?
Je ne sais pas. Je ne l’ai jamais vue jouer la comédie.

Mais vous avez capté son image. Vous avez pu vous rendre compte de son impact à l’écran…
Oui, elle est jolie, elle a un beau visage, très fin, avec une belle structure et une très belle peau. Tout cela la rend très photogénique (silence). J’avoue être troublé car je n’ai jamais envisagé Mylène comme comédienne pour une raison toute bête : elle a toujours cultivé un style unique, on l’a toujours vue avec ses cheveux rouges. Et, pour moi, une actrice, c’est l’inverse ; c’est quelqu’un qui endosse des personnages, des identités très variées, un caméléon.

Malgré leurs objectifs premiers, Laurent et Mylène ont finalement plus réussi dans la musique que dans le cinéma…
Oui. Et là encore, je pense que Laurent a des talents non exploités. L’autre jour, j’écoutais un disque d’Arvo Pärt, et je me disais que ça collait assez à son univers. Il pourrait être un grand compositeur, notamment pour le cinéma.

Quand vous parliez avec lui, compreniez-vous qu’il ambitionnait plus une carrière dans le cinéma que dans la musique ?
Ah oui clairement ! C’était un vrai passionné de cinéma. J’ai en mémoire un voyage en voiture, de nuit, entre Paris et le Cotentin. Il y avait Laurent, son assistant François Hanss, qui est d’ailleurs réalisateur dans une seconde équipe sur « Jacquou le croquant », et moi. On n’a parlé que de cinéma pendant tout le trajet, et en particulier de David Lean qui était l’idole de Laurent et François à l’époque, et sans doute encore aujourd’hui. Moi, un peu moins. On citait des exemples de plans, de cadrages, la façon dont il filmait. C’était une sorte de quizz constant sur la façon dont ses films étaient tournés. J’ai trouvé cela extrêmement brillant. Un voyage d’adorateurs, mais avec beaucoup de pertinence et d’humour. Laurent et François ont beaucoup d’humour et peuvent être très moqueurs ; lorsqu’ils sont en association, ils ont l’ironie au bord des lèvres.

Ce qui va à l’encontre de l’image d’artiste torturé, reclus dans son manoir, que l’on peut avoir parfois de Laurent…
L’homme que vous me décrivez là n’est pas celui que j’ai rencontré. Il avait toujours l’œil malin, qui frisait un peu, il était très proche des gens, il était totalement décontracté, ravi de tourner.

Vous semblez avoir été plus marqué par Laurent que par Mylène…
Vous savez, je n’étais qu’un technicien de l’équipe, donc j’étais bien plus en relation avec Laurent. Et puis, je n’ai eu que de bons rapports avec lui. Même sur le tournage de « Sans contrefaçon » dont je vous peignais tout à l’heure une ambiance un peu grognonne. J’ai eu quelques soucis avec ce que j’appellerais une mauvaise organisation du tournage qui faisait qu’on attendait beaucoup que Mylène soit prête. Mais jamais aucun problème avec Laurent.

Quelles étaient vos relations avec Mylène ?
Autant Laurent ne m’a jamais semblé énigmatique, autant Mylène reste un mystère pour moi. C’est quelqu’un qui semblait fuir les rapports. Je me souviens d’un déjeuner lors du tournage de « Sans contrefaçon ». J’étais en face de Mylène ; Zouc était à côté. Avec Zouc, la conversation était assez simple ; on parlait de tout. Mylène, c’était tout l’inverse. Dès qu’elle sentait qu’on allait susciter ou réclamer une réaction un peu personnelle, qu’une question était trop précise, ça s’arrêtait par une pirouette, par une petite plaisanterie.

Vous mettez cela sur le compte d’une paranoïa par rapport aux médias ?
Non. On était entre nous sur un bout de table. Il n’y avait pas d’oreilles vagabondes. Disons simplement qu’avec Mylène, ce qu’on appelle des ‘small talks’, les petites conversations de tous les jours, c’était possible, mais ça n’allait pas au-delà. Dès lors qu’on entrait dans le domaine de la confidence ou même de la discussion un peu fondée, on sentait une barrière.

Le syndrome star ?
Pas du tout ! Je n’ai jamais senti aucun rapport hiérarchique de ce genre avec Mylène. Elle était accessible, proche des gens, souriante, agréable, douce, gentille. Mais elle était dans sa bulle. Pas exemple, on a évoqué avec Laurent la présence du singe qu’ils avaient dans leur appartement. Je n’ai jamais pu en parler avec Mylène.

L’avez-vous vue évoluer au fil des trois tournages alors qu’elle devenait célèbre ?
Non, pas vraiment. J’ai seulement le souvenir que sur « Sans contrefaçon » on l’a beaucoup attendue…

Vous voulez dire qu’elle jouait un peu la diva ?
Non. Je crois que c’étaient des problèmes d’organisation au niveau maquillage, coiffure ou autre chose… Mais ce qui est sûr c’est que le fait d’attendre ainsi alors qu’on devait tous se lever très tôt pour être prêts à tourner à une certaine heure – les conditions climatiques restreignaient considérablement la plage horaire sur laquelle on pouvait obtenir une luminosité suffisante – cela a créé une mauvaise ambiance dans l’équipe. Mais, encore une fois, je ne sais pas si c’était dû à Mylène ou à une mauvaise organisation.

Mylène s’est-elle plaint de ces conditions climatiques ?
Non. Elle est très facile à tourner. J’ai par exemple le souvenir que, sur « Libertine », elle s’était mise nue avec une aisance qui m’avait étonné. Il est fréquent qu’on limite l’équipe de tournage et qu’on ferme strictement les accès au plateau dans ces moments-là. La production a organisé un plateau réduit, mais sans plus, sans la paranoïa nerveuse qui existe souvent dans ces cas-là.

Comment réagissez-vous au fait qu’un magazine comme le nôtre vous contacte au sujet de clips que vous avez tourné voilà plus de vingt ans ?
Je suis étonné et amusé. Je suis venu par curiosité. Ceci dit, je sais qu’il existe un réel mythe autour de Mylène Farmer. Mais je ne le comprends pas bien parce que moi, j’ai rencontré une fille toute simple et gentille, facile à travailler, et pas une star dans sa tour d’ivoire.

Vous n’avez pas du tout senti ce qu’elle allait devenir ?
Absolument pas.

En fait, vous imaginiez plus une brillante carrière pour Laurent que pour Mylène ?
Oui, mais c’est normal, il est plus proche de ma « boutique » (sourire). Je me rappelle que quand j’ai fait le clip « Etienne » de Guesch Patti, j’étais sûr qu’ils ne feraient pas un sou, et ça a été un tube ! (rires) La chanson, ce n’est pas mon domaine. La rencontre avec Laurent m’a fatalement plus marqué ; tout d’un coup, j’avais en face de moi un très jeune réalisateur qui me subjuguait par son aisance et sa sûreté. C’est, je crois, ce qui m’a le plus bluffé quand on a fait « Libertine » ensemble.

Avez-vous revu Mylène ou Laurent depuis « Sans contrefaçon » ?
J’ai croisé Laurent par hasard dans la cour des studios Barrandov à Prague, lorsqu’il tournait « Giorgino ». Moi j’y faisais une publicité.

Avez-vous parlé ? Avez-vous envisagé une éventuelle collaboration dans le futur ?
Oui, nous avons parlé, et Laurent m’a montré une partie des décors de son film. Nous n’avons pas envisagé de collaboration…

IAO - 2005
    

Vos réactions

Attention, vous n'êtes pas connecté ! Connectez-vous en cliquant ici. Le retour sur cette page sera automatique.