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Marie de Hennezel (Écrivain)Interview Divers - 2005

Auteur de La mort intime

Vous avez été nombreux à lire « La Mort intime » suite à l’émission « Déjà dimanche » de Jean-Luc Delarue. Ce soir de décembre 1995, une Mylène posée acceptait de répondre sur son apaisement face à la mort en invitant sur le plateau Marie de Hennezel. Rencontre avec la psychologue dans son appartement du 1er arrondissement. On y parlera de la mort, de Mylène et finalement de la vie…

Pour nos lecteurs qui ne vous connaîtraient pas encore, pouvez-vous nous parler un peu plus de vous ?
Je suis psychologue et psychothérapeute. J’ai intégré la première unité de soins palliatifs en France et en Europe en 1987. C’est François Mitterrand, que je connaissais, qui m’a créé un poste de psychologue dans ce service, car tout ceci l’intéressait. Il faut rappeler que c’était la pleine époque des années noires du SIDA. La mort a fait irruption dans le milieu hospitalier de manière très brutale, avec beaucoup de jeunes, dans des conditions assez épouvantables. Ce service donnait une dimension humaine dans un milieu hospitalier qui n’était pas préparé à voir autant de gens mourir. On a ouvert grand les portes aux personnes de l’entourage des malades et j’ai vécu des choses extraordinaires. Au bout de sept ans, j’ai écrit ce livre, « La Mort intime », préfacé par François Mitterrand et où je raconte les moments forts que j’ai vécus de cette expérience afin de la transmettre. C’est ce livre qui avait particulièrement frappé Mylène Farmer. J’en ai écrit ensuite beaucoup d’autres.

Quand vous aviez été invitée à l’émission de Jean-Luc Delarue, vous avait-il prévenue que c’était à la demande de Mylène Farmer ?
Oui. J’étais très étonnée qu’elle ait demandé à ce que je sois su le plateau. Elle semblait avoir beaucoup aimé mon livre.

Quelle image aviez-vous d’elle alors ?
J’avoue que je ne la connaissais pas plus que ça. J’avais l’image d’une chanteuse qui était très adulée par les quinze-vingt ans. Elle répondait certainement à un grand nombre de fantasmes des jeunes, à leurs préoccupations. Je la voyais un peu comme fonctionnant en miroir face aux désirs, en projection des jeunes de cette époque. Il y a un grand bond entre ce qu’elle chante et représente et son monde intérieur. Je me souviens qu’elle m’avait invitée à Bercy pour un de ses concerts, et ça avait été une expérience tout à fait étonnante pour moi : j’étais au milieu de dix mille jeunes qui étaient en transe, et je n’avais jamais vu ça (rires) ! Le contraste était étonnant avec cette énergie de la foule et cette jeune femme toute frêle sur la scène, fragile et vulnérable.

Lors de l’enregistrement de l’émission, vous attendiez-vous à cette personne posée ou plutôt à quelqu’un d’extravagant ?
Il y avait un certain contraste entre une extravagance physique, extérieure (notamment au niveau de la coiffure !) et une grande maturité intérieure, une profondeur. Cela m’avait frappée.

Mylène avait parlé alors de votre livre, mais aussi du « Livre tibétain de la Vie et de la Mort » de Sogyal Rinpoché…
Absolument, je me souviens qu’elle y avait fait référence. Ce livre était sorti presque en même temps que le mien. J’ai d’ailleurs rencontré Sogyal Rinpoché. Nous avions animé tous deux un séminaire à l’Espace Pierre Cardin sur « La Vie et la Mort au cœur de l’Expérience ». Nos livres sont arrivées à un moment donné où l’on ne parlait absolument pas de la mort, elle était comme recouverte d’un couvercle. Le livre de Rinpoché a une approche selon laquelle on vit, tout en étant conscient que l’on va mourir un jour. C’est totalement différent de notre Occident. Car finalement, quand on regarde dans le miroir de la mort, ce que l’on voit, c’est la vie. Ce livre a eu du succès car il dédramatisait l’idée de la mort…

Mylène et vous aviez-vous conversé après l’enregistrement de l’émission ?
Oui, elle m’a invitée à déjeuner quelques mois plus tard. C’est un déjeuner qui m’a beaucoup marquée. C’était chez elle, dans un grand appartement. J’étais touchée qu’elle me fasse entrer ainsi dans son intimité. J’y ai pu voir toute la fragilité et la vulnérabilité de cette jeune femme. La solitude aussi. Car elle est l’objet de tant de projections que cela en devient comme une forme de prison. Intérieurement, cela ne doit pas être facile pour elle, c’est quelque chose de très lourd. Je l’ai sentie très… (Elle hésite longuement). Elle a quelque chose d’un ange, dans le sens où l’ange est le Messager, comme Hermès dans la mythologie. On sent qu’elle est perméable, qu’elle capte les choses et je pense que c’est au prix d’une certaine solitude. Elle m’a vraiment beaucoup touchée.

Mylène semble avoir toujours refusé toute psychothérapie…
Oui, c’est vrai ! Je pense qu’elle n’a pas envie de savoir…. Vous savez, on devient quelqu’un d’autre quand on suit une psychothérapie…

Connaissiez-vous la chanson « Dernier sourire » qui a pour thème la fin de vie ?
Je l’ai entendue, oui. Je ne me souvenais plus de son titre. Je crois qu’elle avait perdu quelqu’un de proche, du SIDA, elle m’en avait parlé.

Chaque fois que Mylène parle d’un auteur ou d’une référence artistique, ses fans se jettent dessus. Avez-vous ressenti un tel phénomène en ce qui vous concerne ?
Je peux même dire que c’est grâce à elle que mon livre a pu être lu par des jeunes. J’ai reçu un courrier très important de jeunes qui en avaient entendu parler par cette émission et qui m’avaient écrit combien ce livre les avait touchés. Il y a deux lettres qui m’ont énormément bouleversée, de deux garçons issus de grandes écoles. L’un avait fait une tentative de suicide, l’autre était tenté de le faire et ils m’ont écrit tous deux qu’ils n’y pensaient plus depuis qu’ils avaient lu mon livre. Je trouve cela merveilleux qu’au moins deux personnes aient pu avoir ainsi un autre regard sur la vie. Il y a six mois encore, j’étais sur un escalator, et un jeune m’a tapé sur l’épaule. Il m’avait reconnue et me parlait de mon livre qu’il avait lu suite à l’émission. Il m’a dit que c’était son livre préféré, qu’il était toujours sur sa table de chevet et ça m’a sidérée.

Dans son dernier album, Mylène semble apaisée par l’idée de la mort. Elle chante « Avant que l’ombre ne s’abatte à mes pieds, je sais que j’ai aimé »…
Et c’est essentiel. C’est Spinoza qui disait : « Croyez en l’éternité, car tout ce que vous aurez vécu est inscrit pour toujours dans le Livre de la Vie. On ne pourra jamais faire que ça n’a pas été ». Je crois que Mylène a le sens de l’éternel. Cette phrase que vous me rapportez illustre ce que je vous disais tout à l’heure : « Penser à la mort débouche sur le sentiment que tout est essentiel ». Je me souviens de toutes ces personnes qui approchaient de la mort et qui avaient envie de témoigner leur amour… D’ailleurs, lors des attentats du 11 septembre, ce qui m’avait frappée, ce sont les messages laissés sur les répondeurs par ces personnes qui savaient qu’elles allaient mourir dans les secondes qui venaient. Ce n’était que des messages d’amour.

Quels sont vos projets actuels ?
Je suis chargée de mission auprès du Ministre de la Santé pour la fin de vie. Je vais faire un tour de France des hôpitaux pour faire passer des messages de façon à ce que l’on renoue avec la culture de l’accompagnement que l’on a perdue. Aujourd’hui, une personne sur quatre meurt seule… Il faut retrouver une solidarité auprès de ceux qui meurent…


Mylène Farmer et vous - 2005
    

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