ConnexionAccueil0 Commentaire

Franck Sorbier (Couturier)Interview Avant que l'ombre... à Bercy - 2006

Rencontre avec le créateur des tenues de scène de « Avant que l’ombre… à Bercy ».

Quand avez-vous été contacté pour participer au Bercy 2006 de Mylène Farmer ?
J’ai reçu un coup de fil, en juillet. J’étais alors à quelques jours de mon défilé haute couture. On m’a demandé si je serais intéressé pour faire les costumes de scène d’une artiste. Et j’ai dit oui.

La demande n’a pas été plus précise que cela ?
Non. On ne m’a pas dit tout de suite de qui il s’agissait. Je savais simplement que c’était une chanteuse, pour un spectacle à Bercy.

Vous avez dit oui malgré tout ?
Oui, parce que je trouve le monde du spectacle très attirant. Je venais de finir les costumes de « La Traviata », mis en scène pas Henry-Jean Servat pour les Opéras en plein air.

Quand avez-vous su qu’il s’agissait de Mylène Farmer ?
Dès lors que j’ai dit que j’étais intéressé. J’imagine que si j’avais dit non, je n’aurais jamais su que j’avais été approché par Mylène Farmer.

Cela vous enthousiasmait-il encore davantage de travailler sur ce spectacle en sachant que c’était celui de Mylène ?
Oui car elle a un univers absolument personnel et elle a des choses à dire. Elle ne fait pas partie des suiveurs. Forcément, ça m’intéressait de rencontrer quelqu’un comme ça. D’autant qu’elle a toujours eu une quête de l’esthétisme, que ce soit dans ses clips, ses concerts ou ses passages télé. C’est une démarche que j’aime, qui est semblable à la nôtre : dans un défilé, on ne se contente pas de lâcher des filles sur le podium pour montrer des robes. Ce n’est pas le propos. Il s’agit de créer un univers et une mise en scène.

Estimez-vous que Mylène soit une icône de la mode ?
Non. Mylène n’est pas quelqu’un de mode. Contrairement à Madonna, à qui on la compare souvent, Mylène n’est pas trendy. Elle a un univers extrêmement défini, et des goûts très personnels. Alors que Madonna est capable d’aller du style zen orientalisant au style disco, en passant par le western. Mylène a une vraie ligne de conduite.

Vous voulez dire que ça ne vous plairait pas de créer des tenues pour Madonna ?
Je ne peux pas vos répondre. Le facteur humain est important pour moi. Il peut y avoir un décalage entre l’image d’une personne et ce qu’elle est vraiment. Je préfère donc que tout commence par une rencontre. Je pense que Mylène fonctionne comme ça aussi.

Et quand l’avez-vous rencontrée ?
Il fallait d’abord que je finisse ma collection haute couture. Mon défilé a eu lieu le 8 juillet. J’ai rencontré Mylène le 11. Un entretien de plusieurs heures qui m’a emballé car Mylène m’a tout de suite fait comprendre à quel point le costume était important pour elle et qu’elle était prête à y consacrer tout le temps qu’il faudrait. Et ça s’est confirmé puisque, après cet entretien, nous nous sommes revus une fois en août, puis dès septembre, une à deux fois par semaine. L’intégralité des costumes a été livrée le 26 décembre.

A-t-il été compliqué de garder cette collaboration secrète ?
Non car j’estime que cela s’impose de soi. Quand j’engage quelqu’un pour une collection, il y a une clause de confidentialité dans son contrat. C’est normal.

Donc on exigeait de vous un silence absolu ?
Honnêtement, je ne sais pas, je n’ai pas lu le contrat. Mais j’estime que c’est la moindre des choses. L’idée, c’était de travailler dans le calme.

Et quand le bruit a couru que c’était Christian Lacroix qui s’occuperait des tenues de Bercy, vous n’aviez pas envie de hurler que c’était vous en réalité ?
Non. Je savais que ça se saurait de toute façon au final. C’était plus intéressant de rester mystérieux car l’impact est d’autant plus fort.

Savez-vous pourquoi Mylène est venue vers vous à la base ?
Elle avait dans un magazine la photo d’un bustier en rubans compressés rouges que j’avais créé pour « La Traviata ».

Comment avez-vous appréhendé la question de ses tenues de scène ?
Mon souhait état de respecter l’univers de Mylène Farmer en assurant une certaine continuité dans ce qu’elle avait pu faire dans le passé, tout en essayant d’apporter une vision différente.

Vous voulez dire que vous vous êtes inspiré du travail de vos prédécesseurs sur les trois premières tournées?
Non. Mais il ne fallait pas les nier. Je trouvais important de garder l’empreinte de Mylène Farmer et d’y apporter quelque chose de nouveau. Par exemple, quand on connaît ses clips, et notamment les premiers (« Libertine », « Pourvu qu’elles soient douces »), on se dit que les cuissardes sont incontournables – je trouvais d’ailleurs que ce look lui allait très bien. Mais je me suis dit qu’on pouvait peut-être faire un peu évoluer ce marquis et le rendre plus féminin. Je crois d’ailleurs que c’était aussi la volonté de Mylène. La tenue violette du milieu du spectacle est ainsi un petit clin d’œil décalé à cette période. Pour l’anecdote, cette robe en organza violet était en tissu lisse au début. Mais c’était finalement trop raide et trop volumineux. En discutant, nous avons décidé avec Mylène de froisser cette robe.

Avait-elle des désirs particuliers ?
Disons que le décor de son spectacle était déjà en cours d’élaboration quand nous nous sommes rencontrés. L’histoire était donc déjà écrite. Il s’agissait alors pour moi de partir de ce que Mylène pouvait aimer dans mon travail et de le faire évoluer en fonction de son décor et des couleurs choisies pour celui-ci. Le but était de créer des tableaux cohérents avec un univers bien particuliers à chaque fois. Il fallait aussi prendre en compte l’aspect vestibilité en gardant toujours à l’esprit que ces tenues allaient être portées pour chanter et danser.

Comment avez-vous travaillé ?
Lors de notre première rencontre, j’ai apporté à Mylène un certain nombre de books photos des saisons précédentes de Franck Sorbier Couture. J’ai ainsi pu cerne à peu près ce qui attirait son regard. Elle est ensuite venue chez nous pour essayer différentes tenues, ce qui m’a permis de voir ce qu’elle recherchait. Est alors arrivée l’étape de l’élaboration des tenues. Je lui ai soumis différents dessins qu’elle a validés ou pas, selon les cas.

Vous êtes vous basé sur le track-listing ?
Non car je ne l’ai pas eu avant la fin du mois de septembre. J’ai donc d’abord travaillé sur un univers existant plus que sur des chansons en particulier. Et après, on voyait à quoi ça pouvait correspondre.

J’imagine que pour « Sans contrefaçon », c’est la chanson qui a un peu dicté la tenue ?
Là oui. D’ailleurs Mylène semblait ravie par l’idée du chapeau car elle n’en avait jamais porté sur scène auparavant. Je trouve que ça collait assez bien à l’esprit de la chanson, avec un côté Dickens, gamin des rues. Pour info, le chapeau de Mylène était recouvert de différentes dentelles. JE le précise car ça ne se voyait pas forcément de loin.

N’était-ce pas justement frustrant pour vous de savoir que, dans la salle, on ne voyait pas ce genre de détails ?
Frustrant, non. On se rend simplement compte que ce n’est pas le même métier. En couture, on travaille les détails, alors que pour le spectacle, l’important c’est la silhouette et l’effet. Mais nous avions néanmoins la volonté de faire un travail de couture pour Mylène car je crois que c’est ce qu’elle aime. Ca a été le cas aussi pour Yvan Cassar et les choristes car ils étaient sur Paris, ce qui facilitait les essayages. Pour les autres, nous avons demandé des mesures et nous avons quelque chose d’un peu plus prêt-à-porter ; les gilets des danseurs de flamenco sont malgré tout brodés à la main.

Les porteurs du sarcophage, au début du spectacle, avaient eux aussi des détails sur leurs tenues…
Oui, ils avaient des ex-voto sur leurs manteaux – des cœurs, des angelots… J’avais rapporté ces ex-voto de Venise pour ma collection « Opéra » l’été dernier. Mylène avait vu le manteau quand elle est venue à l’atelier et elle a adoré.

Les tenues de Bercy étaient-elles toutes des créations inédites ou certaines existaient-elles déjà ?
Mylène est venue se servir dans le vestiaire Sorbier et a ainsi posé les bases pour travailler ses tenues. Par exemple, le fameux bustier rouge de « La Traviata » sur lequel elle avait craqué, je lui ai fait en violet, et d’une façon un peu différente. Le côté rouge qu’elle avait tant aimé s’est retrouvé dans le manteau en velours du final ; il était d’ailleurs brodé de vraies perles de culture.

Vous étiez partis sur combien de costumes à la base ?
Je lui ai proposé sept tenues. Six ont pris vie. Cinq ont finalement été portées.

Pourquoi une de moins ?
Parce que cela faisait trop de changements ; c’était compliqué à gérer. Mylène a dû sacrifier une tenue rouge qu’elle aimait beaucoup. Elle a longtemps hésité avec la tenue violette qu’elle a finalement portée.

Avez-vous fait chaque tenue ne plusieurs exemplaires ?
Oui, on les a toutes doublées, sauf le bustier violet, le manteau en guipure noir (de « Déshabillez-moi » et le manteau rouge brodé du final, qui sont des pièces uniques.

Quand j’ai appris que vous étiez en charge des tenues de son spectacle, et surtout en sachant que Mylène vous avait choisi à partir d’une photo de « La Traviata », j’ai immédiatement fantasmé sur de longues robes romantiques. Sentiment renforcé par la confidence de Thierry Suc, le manager de la chanteuse, disant que « le spectacle tient de l’opéra ». J’ai presque été déçu qu’elle soit si souvent peu vêtue…
Quand ont travaille pour quelqu’un, on respecte sa personnalité. C’est d’ailleurs ce qui m’amuse dans ce genre d’aventures. Je n’allais de toute façon pas refaire de grands jupons après « La Traviata ». D’autant que ce n’est pas ce que Mylène voulait. J’avais dessiné une tenue de ce style qu’elle n’a pas gardée. Mais il y avait quand même le grand manteau du final. Et la tenue violette était dans cet esprit, mais parce qu’on l’a finalement froissée, elle n’avait plus ce volume.

Parlez-nous de la tenue d’entrée, entre cyber et sauvage amazone. Quelle était l’idée ?
Il existe plusieurs influences pour cette tenue. Mylène m’a dit qu’elle arrivait dans une capsule. Ca m’a évoqué tout autant « Star Trek » que les sépultures du Fayoum. J’ai aussi parlé avec Mylène d’une scène du film « Cléopâtre » dans laquelle Elizabeth Taylor amène à César devant le tombeau d’Alexandre un sarcophage en verre. Le côté conquérant me semblait important ; l’idée d’une armure s’est rapidement imposée à moi.

Pour le final, Mylène se défait de ses oripeaux pour se laisser gagner par la lumière dans le plus simple appareil, et partir ainsi sans artifice vers un autre monde. Elle n’était pas vraiment nue. Que portait-elle ?
Une culotte et un soutien-gorge repeints, patinés et restrassés avec un effet de nudité car c’était bien là l’idée.

Avez-vous assisté à chaque représentation du spectacle ?
Non car j’étais en collection – je défilais le 25 janvier. Et je voulais y assister en spectateur pour en profiter pleinement. J’y suis donc allé le 27 uniquement.

Qu’en avez-vous pensé ?
J’étais ébloui. Je n’avais jamais vu un tel show avant. Pour tout vous avouer, je n’étais même jamais allé à Bercy.

Comment avez-vous jugé vos créations ?
J’ai trouvé que ça montrait un large éventail de sa personnalité et ça m’a réjoui.

Quelle est celle que vous avez préférée ?
J’aime Mylène dévêtue ; le déshabillé lui va si bien.

Que sont devenues toutes les tenues ?
Elles sont chez Mylène ; elles lui appartiennent. Mais elle accepte de nous les prêter pour des expositions ou des évènements de ce genre.

Elle garde systématiquement toutes ces tenues ?
J’imagine que oui puisque j’ai vu des costumes qu’elle portait sur ses précédents spectacles.

Pensez-vous que vous bénéficierez d’un effet Mylène Farmer comme Jean-Paul Gaultier a pu bénéficier d’un effet Madonna ?
Il est peut-être un peu tôt pour le savoir. Je note juste que, sur le net, mon nom est désormais souvent associé à celui de Mylène. Et j’en suis ravi. Mais je ne me rends pas trop compte car l’important pour moi, c’est d’avoir participé à une grande aventure. La création guide mes pas.


IAO - 2006
    

Vos réactions

Attention, vous n'êtes pas connecté ! Connectez-vous en cliquant ici. Le retour sur cette page sera automatique.