ConnexionAccueil0 Commentaire

Gilles Laurent (Co-concepteur)Interview En Concert 89 - 2006


Sur le Tour 89, vous êtes crédité comme « co-concepteur » du spectacle, avec Mylène et Laurent. Qu’avez-vous fait exactement ?
Il existait un vrai univers porté par Mylène Farmer – j’ignore si c’est encore le cas aujourd’hui. Mon travail était d’y apporter de la matière grise. Il y avait chez Mylène et Laurent une forte volonté de mettre du sens dans ce spectacle. De la même façon que Laurent a toujours eu le souci de ne pas juste faire de l’illustration avec ses clips, mais de raconter une histoire.

Pourquoi avaient-ils besoin de vous pour cela ?
Il s’agissait d’une certaine continuité, je crois. J’avais travaillé avec Laurent sur le scénario des clips « Pourvu qu’elles soient douces » et « Sans logique ». Très naturellement, lorsque le projet du spectacle du Palais des Sports est arrivé, Laurent m’a demandé de le concevoir avec lui et Mylène. Il s’agissait de savoir ce qu’on pouvait imaginer pour amener le personnage de Mylène sur scène.

Vous avez accepté tout de suite ?
Non, car autant j’étais proche de Laurent et de Mylène, autant je trouvais Bertrand Le Page, le manager de Mylène, assez effrayant. D’habitude, je me cantonnais dans la partie « images » de Mylène (clips, cinéma), mais là on me demandait de mettre les pieds dans le domaine de Bertrand. Il ne faut pas oublier son importance dans la carrière de Mylène. C’est notamment lui, le rouquin, qui a eu l’idée de singulariser Mylène par ses cheveux... "rouges" disait-il. Une part de lui existait indéniablement à travers elle. Donc je voulais bien accepter ce travail, mais il me fallait l’acceptation de Bertrand.

Pourquoi ?
Parce que c’était un homme au caractère extrêmement tranché. Ce n’était pas un personnage facile. Je le trouvais très dur. Je ne me serais jamais attelé à ce travail si cela avait impliqué de me mettre un tel personnage à dos. Je l’ai donc dit à Laurent, qui m’a arrangé un rendez-vous avec Bertrand.

Comment avez-vous obtenu son feu vert ?
Nous avons dîné en tête à tête. Cela a été un moment passionnant pour moi. J’étais vraiment sur mes gardes, face à un ennemi potentiel. Et cela n’a pas du tout été ce que j’imaginais. J’ai rencontré un visionnaire, avec un sens de la psychologie que j’ai rarement vu. Ce qu’il m’a dit sur chacun de nous ce soir-là était sidérant. Je n’ai cessé de repenser à ce dîner depuis toutes ces années. Cet homme détenait une vérité, une clairvoyance, une lucidité presque terrifiantes. C’est d’ailleurs essentiellement pour le citer que j’ai accepté cet entretien.

Pourquoi cela ?
Parce que, plus le temps a passé, plus ce bonhomme m’a épaté par les révélations qu’il m’a faites à cette soirée. Si on m’avait à l’époque que je parlerais un jour de Bertrand Le Page avec affection et regrets, je ne l’aurais pas cru. C’est une grande leçon de vie. Cet homme avait raison sur tellement de choses.

Comme quoi par exemple ?
Je me souviens qu’il m’a passé un coup de fil dithyrambique, une nuit, à deux heures du matin, pour me dire combien il adorait le script de « Giorgino » qu’il venait de lire. Et il a ajouté : « C’est une très belle histoire, mais tu verras que le film sera raté »… C’est un exemple parmi d’autres. Le reste, je dois le garder pour moi car il parle de choses plus personnelles, concernant les rapport de notre trio à l’époque, avec Laurent et Mylène.

Une fois que vous avez eu son aval, vous vous êtes donc mis au travail avec Mylène et Laurent pour le Tour 89. Comment cela s’est-il organisé ?
J’ai fait des propositions, nous nous sommes réunis, et nous avons débattu ensemble de toutes les questions : Quelles chansons ? Quel ordre ? Quel décor ? Quelles affiches pour être symboliquement en accord avec « le monde de Mylène » ?

Quels ont été les éléments principaux qui se sont dégagés de vos réunions de travail ?
L’idée de base était l’inexorable écoulement du temps. On a donc choisi un ordonnancement reprenant la ronde des saisons, organisée autour de « L’horloge » de Baudelaire. L’affiche illustre un monde fermé, rendu mystérieux par la brume, auquel le commun des mortels n’a pas forcément accès, et dont Mylène est le gardien. Elle invite le public à y entrer, à la manière d’un Hitchcock nous disant « C’est ici que tout a commencé, entrez, je vais vous expliquer comment c’est arrivé »…

C’était donc en référence à Hitchcock ?
Entre autres. On avait, avec Laurent, une fascination commune pour une certaine littérature, qu’on pourrait illustrer par « Le tour d’écrou ». Un roman angoissant et tragique, à la fin obscure, que beaucoup de cinéastes ont vainement essayé de restituer. Il s’agit de l’histoire d’une hantise qui touche un enfant. Le visuel du spectacle de Mylène a très naturellement été imprégné par cette littérature du XIXème, morbide, effrayante et romantique. Mais je ne sais pas trop ce qui en est resté dans le spectacle, au final.

Comment cela ?
Je n’ai jamais vu ce spectacle, ni en vrai, ni en vidéo.

Pour quelle raison ?
(Silence). Disons que, à la suite de situations rocambolesques, je n’ai pas assisté au spectacle. Je n’en dirai pas plus car ça n’a pas grand intérêt.

Parlez-nous du décor. Pourquoi un cimetière ?
Ce n’était pas vraiment un cimetière. On est partis des photos de Stonehenge que j’avais trouvées – des pierres en ruine, mystérieusement agencées, véritable observatoire des planètes, qui raconte les hommes face au temps. On y trouvait une liaison symbolique évidente avec l’idée maîtresse des saisons et du temps qui passe. Que cela ait revêtu des habits de cimetière au final, c’est une dérive, sans doute, mais qui raconte aussi « le temps assassin » dont parle « L’horloge ». La mort a toujours été une attirance très profonde, tant chez Mylène et Laurent que chez moi. A l’époque où Laurent ne connaissait pas encore Mylène, j’avais fait un court-métrage, « La lettre à Dieu », et je lui avais demandé de bien vouloir filmer en tant que cadreur (car Laurent cadre fort bien !). La fin se déroulait dans un cimetière. Cela fait partie des choses qui nous ont réunies. Il y avait un aspect de la foi chez Laurent qui m’intéressait beaucoup. On en a beaucoup parlé. Il avait un rapport à la mort aussi qui me touchait. Quant nous nous sommes connus, il répétait tout le temps qu’il mourrait à vingt ans !

Vous parlez beaucoup de Laurent et assez peu de Mylène…
Oui car j’étais plus proche de lui au quotidien. Mylène échangeait beaucoup avec Bertrand. Mais nous avons tout de même travaillé à trois. Mylène est quelqu’un d’intelligent, de particulier. Elle est écorchée, elle a une vraie sensibilité, une réelle écoute, et un instinct tout à fait remarquable.

Vous avez Laurent avant de connaître Mylène ?
Oui, au tout début des années 80, à une époque où j’étais comédien et où il voulait l’être. J’avais la chance de beaucoup travailler pour la télévision à cette période-là. Un jour, il est venu me voir sur un tournage et on est devenus amis.

Il n’était pas question de musique pour lui à cette époque ?
Non. Au tout début, il m’a montré ses premiers films. Des films en Super 8 tout à fait exceptionnels (des cauchemars d’enfants poursuivis par des ogres !). Il m’a également fait voir « La Ballade de la féconductrice », une tentative de long-métrage qui renfermait pas mal de choses intéressantes, mais pas vraiment d’histoire. Puis un jour, avec son ami Dahan, il m’a présenté la maquette d’une chanson qu’il voulait faire interpréter par une chanteuse. C’était « Maman à tort ». Il m’a ensuite présenté Mylène.

Qu’en avez-vous pensé ?
Je l’ai trouvée très pudique, discrète, renfermée. On sentait une sensibilité à fleur de peau. Un personnage très intéressant. Un écureuil écorché.

Ce n’est donc pas un personnage qui s’est construit avec le succès ?
Non, je ne crois pas. Je ne pense pas qu’on change de toute façon. On se révèle, tout au plus, si la vie le permet. Comme le dit souvent un de mes amis : « On vieillit dans ses propres plis ».

A la fin du film « En concert », le décor du spectacle est brûlé dans un champ. Êtes-vous l’origine de cette idée ?
Non, pas du tout. J’avoue d’ailleurs que je ne le savais pas puisque je n’ai pas vu le film. C’est quelque chose qui ne me parle pas. Les ruines de Stonehenge m’impressionnent pas leur éternité figée au-delà de nos existences humaines. Les brûler, je ne comprends pas très bien…

Une purification peut-être ?
Dans ce cas, j’aurais personnellement choisi d’y faire tomber la neige. Mais il s’agit ici de mon fantasme. J’ignore les motivations de Laurent et Mylène dans ce décor brûlé puisque, comme je vous le disais tout à l’heure, je n’ai pas vu le spectacle, et j’ai même perdu de vue Mylène et Laurent pendant près de deux ans après son élaboration.

Donc, contrairement à ce qu’on a pu dire, la voix qui chuchote sur la version live de « Libertine » n’est pas la vôtre ?
Non (sourire).

Puisqu’on évoque des rumeurs, est-ce bien vous qui faites la voix off sur le clip de « Pourvu qu’elles soient douces » et qui doublez Jeff Dahlgren dans la version française de « Giorgino » ?
Non dans les deux cas. J’ai écrit le texte de la voix off dans le clip, mais je ne l’ai pas enregistrée. Pour ce qui est de « Giorgino », je n’y ai fait aucune voix, ni aucune figuration.

Vous en êtes néanmoins le co-scénariste, avec Laurent. Comment est né ce projet ?
C’est parti d’une musique au piano… Qui fait d’ailleurs partie des thèmes musicaux du film final. Laurent avait le fantasme d’une histoire se construisant autour de ces notes.

Vous avez commencé l’écriture de ce film au milieu des années 80. Pourquoi vous a-t-il fallu tant de temps pour écrire ce film ?
En fait, il ne nous a pas demandé tant de temps. C’est un projet qu’on a abandonné pendant longtemps. C’est d’ailleurs très dommage.

C’est ce qui a nui au film selon vous ?
Disons que, au bout d’un moment, Laurent a eu l’amour de l’amour du film, et l’amour de l’amour de ses personnages. C’est un problème que rencontrent bon nombre de metteurs en scène qui traînent trop longtemps un projet. Au bout d’un moment, ils partent à la recherche des émotions premières. Au final, ils ne sont plus en prise avec l’amour direct de leur histoire, mais ils ont « l’amour de l’amour » de leur histoire. Et je paraphrase ici Jean-Luc Godard qui disait des critiques de cinéma qu’ils n’avaient plus l’amour du cinéma, mais l’amour de l’amour du cinéma. Laurent s’est fait piéger, et il n’a plus tout à fait raconté l’histoire. Et quand on ne sait plus exactement quelle histoire on raconte, on fait de l’image.

Donc cela s’est traduit à l’écran par un film purement esthétique ?
Disons un film où l’esthétique et le lyrique dévorent l’émotion du récit. A vouloir trop montrer des portes qui s’ouvrent et se ferment sur des chambres d’enfants, on les montre dix fois quand trois auraient suffi. C’est une chose dont j’ai parlé, après, avec Laurent : ce film avait été chronométré entre 1H58 et 2H03 après l’écriture. C’est devenu un film de 3H20, sans qu’une seule scène ou parole ait été ajoutée ! C’est le principe du plâtre : avec trop d’eau, ce n’est plus du plâtre.

Vous en avez parlé avec Laurent, me dites-vous ?
Oui. Dans la douleur de l’après sortie, il m’a dit, et c’est bien naturel, qu’il continuait d’aimer le film tel quel. Je lui ai rappelé les chronométrages initiaux, lui signalant qu’il avait presque doublé le temps initialement prévu. Mais il les avait totalement effacés de sa mémoire. Pourtant nous avions connu le même éclatement de timing sur « Pourvu qu’elles soient douces » et, à l’époque, nous nous étions dit qu’il ne faudrait pas que ce problème survienne sur « Giorgino », sous peine de ratage. Laurent a du talent et cette expérience lui aura été, je pense, salutaire pour ses films à venir (et notamment celui qu’il vient de tourner).

Vous n’avez participé ni au tournage, ni au montage du film. Donc vous l’avez découvert une fois fini. Y avez-vous retrouvé ce que vous aviez écrit avec Laurent ?
Oui, bien sûr. J’y ai vu aussi la perte de certaines choses, comme des traits d’humour présentes dans le projet original. Par exemple, quand Giorgino rentre des marais après avoir regardé l’endroit où les enfants se sont noyés, ses chaussures mouillées étaient censées faire un « pschout pschout » ridicule qui faisait se retourner tous les gens de l’auberge, un brin de légèreté qui rendait la douleur un peu plus supportable, mais qui a disparu.

Pourquoi Laurent a-t-il enlevé ce type de détails ? En avez-vous parlé avec lui ?
Non. Si on ne vous appelle pas au montage, quand le film est fini, il est fini. On retrouve rarement à l’écran le film qu’on a écrit. Hélas ! C’est une souffrance que connaissent régulièrement les scénaristes (et dont la majorité des critiques n’ont aucune idée !).

Avez-vous été satisfait du casting ?
J’imaginais le personnage de Giorgio plus solide, plus fort, un héros américain. Jeff est trop frêle, trop enfantin. L’enfant dans l’histoire, c’était censé être Catherine (Mylène).

Avez-vous été sensible aux critiques lors de la sortie de « Giorgino » ?
Bien sûr ! J’ai essentiellement été frappé par les attaques personnelles visant Laurent. Je lui ai d’ailleurs envoyé une lettre à l’époque pour lui dire à quel point je trouvais certaines attaques indignes. On a le droit de s’attaquer au metteur en scène, mais pas à l’homme. C’était immonde. Et c’était sans aucun doute lié au succès et au personnage de Mylène Farmer.

Vous auriez aimé participer au nouveau long-métrage de Laurent ?
Non, je crois que la mise en commun de nos imaginaires fait partie du passé ! Laurent m’a rappelé un jour pour que nous discutions d’un projet de film. J’étais heureux de le revoir, mais les choses en sont restées là.

Donc les ponts ne sont pas coupés ?
Non. Mais je n’ai pas de nouvelles récentes.

IAO - 2006
    

Vos réactions

Attention, vous n'êtes pas connecté ! Connectez-vous en cliquant ici. Le retour sur cette page sera automatique.