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Michel Kintzig (Directeur technique)Interview Avant que l'ombre... à Bercy - 2006

Voici la retranscription des propos disponibles dans le DVD Bonus du spectacle Avant que l’ombre... à Bercy.

Au départ, le cylindre (ndlr : de l’entrée) devait s’ouvrir avec une trappe extérieure, avec une charnière, et Mylène voulait absolument un mouvement qui sorte de l’ordinaire. Donc il y a toute la partie du couvercle qui vient s’enrouler autour du corps de la navette. Et je sais que le décorateur a tergiversé pendant très, très longtemps pour trouver une ouverture correcte, et en fait, maintenant je peux le dire puisque les secrets ont été depuis longtemps éventés, c’est un groom de porte qui sert à l’ouverture. Et en fait, c’est ce qui donne ce mouvement magique d’ouverture, où on a l’impression qu’il s’agit d’une mécanique parfaitement huilée, alors qu’en fait il s’agit d’une mécanique très, très basique qu’il a imaginée pour ouvrir ce cylindre sur lui-même.
Lorsque Mylène, pour la première fois, m’a parlé du rideau, je lui ai dit : « Ecoute, voilà, moi je connais quelqu’un à Strasbourg, si tu veux, je peux le démarcher, je peux lui parler de notre projet et voir ce qu’il a à me proposer ». Et il m’a dit : « Ecoute, il faut absolument que je te présente mon dernier projet », qui en fait était un rideau à écritures.
Je ne pouvais vraiment pas m’imaginer à quoi ça ressemblait, et… Il m’a montré ce truc là, et là quand même, j’ai halluciné quoi… J’ai jamais vu quelqu’un faire avec de l’eau ce qu’eux faisaient. Ils faisaient une ouverture et une fermeture, comme un rideau en tissu, c’est-à-dire avec une ouverture centrale, une fermeture, ils écrivaient dessus, ils dessinaient dessus… Enfin moi, ça m’a totalement conquis. J’ai insisté pour qu’on fasse une présentation à Mylène et à Laurent, et au producteur en même temps parce que le rideau d’eau coûte quand même très cher. On a fait cette présentation ici (ndlr : à Bercy) le 28 septembre, et tout le monde est resté quand même scotché.
Premièrement parce que c’est quelque chose de totalement physique : le rideau d’eau déplace un vent absolument incroyable et une espèce d’impression de fraîcheur à laquelle on ne s’attend pas, et en plus, esthétiquement, c’est vraiment un des plus beaux… une des plus belles choses que j’aie vu jusqu’à présent. Par contre le rideau d’eau est totalement instable, c’est-à-dire qu’il réagit aux phénomènes météorologiques internes à la salle de spectacle. Donc, aussi bizarre que ça puisse paraître, une salle de spectacle n’est pas neutre, c’est-à-dire que lorsqu’on fait des calculs par exemple, on est obligé de prendre un coefficient vent dans une salle. Pourquoi ? Parce qu’il y a toujours des portes ouvertes, parce qu’il y a des courants d’air, et qu’effectivement, multiplié par le nombre de mètres carrés et de tissus qu’on a, il faut les prendre en compte, sinon on risque d’avoir un problème. Et le rideau d’eau, avec lui en fait, on ne sait jamais si c’est la salle qui va aspirer la scène à cause de la chaleur, ou si c’est la scène qui va aspirer la salle. Donc ça veut dire qu’on ne sait pas à quel endroit va se placer le rideau précisément. Ca bien sûr, on ne l’a appris qu’à partir du moment où le public était là, et on s’est rendu compte qu’effectivement, ça nous lavait un petit peu la scène, mais vu que c’était le dernier moment… On pouvait vivre avec, quoi. Donc on vit avec pendant treize représentations, et c’est toujours aussi magique. Et les gens mettent toujours vingt secondes à se demander : « Mais c’est quoi ce truc là ? Qu’est-ce que c’est ? »… Jusqu’au moment où ils se rendent compte que c’est de l’eau. Et ça vraiment, ils sont totalement… Ils sont scotchés.
Le cahier des charges, en fait, était relativement simple. Les contraintes de charge, en fait, étaient clairement définies par les directeurs de Bercy lors d’une réunion. On a essayé de pousser un peu les murs, et on a été rappelés à l’ordre au mois d’avril. La donne était la suivante , c’est-à-dire qu’on avait le droit d’accrocher à la charpente de Bercy un total de cinquante-quatre tonnes, qui était, donc, dispatchées en quarante-cinq tonnes dans la zone scénique, et neuf tonnes dans la zone salle.
Il y avait une autre contrainte qui était qu’on ne pouvait accrocher que mille deux cents cinquante kilos par point, espacés d’un certain nombre de mètres. En fait, cela voulait dire qu’on ne pouvait pas faire de Y, c’est-à-dire pas de doigt, comme on appelle ça, pour aller se reprendre sur deux appuis, ce qui nous a obligés vraiment à faire des recherches de produits sur un certain nombre d’éléments structurels.
Donc en fait, on avait des contraintes en haut, on avait des contraintes en bas et au milieu il fallait qu’on monte un spectacle, donc ça a été vraiment une partie assez dure. J’ai fait appel, effectivement, à un bureau de contrôle très rapidement, à un ingénieur conseil de manière à ce que il suive tout le dossier. Lorsqu’on est aussi près de la limite de ce qu’on nous autorise, il faut absolument qu’on arrive à certifier ce qu’on fait, donc on a été obligés de retravailler le décor, mais d’une manière drastique pour qu’effectivement, le décor laisse de la place aux autres, parce que dans ce type de projet, le problème, c’est que quand on crée un décor et qu’après on essaie de tout rentrer dedans au chausse-pied, il y a forcément des grincements de dents. Et tous les autres corps de métier peuvent se sentir floués, ce qui a été le cas, parce que effectivement, tout le monde a grogné à un moment donné contre le décor. Seulement le décor, il est là, c’est ce que Mylène a choisi, et c’est « point à la ligne », c’est-à-dire que c’est Mylène la patronne quelque part, et à partir du moment où Mylène dit : « Je veux ça », nous on regarde. Moi, mon rôle est de trouver les possibilités pour le réaliser. Je ne suis jamais qu’un centralisateur de bonnes énergies et de savoir-faire. Je me suis entouré d’une équipe vraiment très, très performante, mais il a fallu faire des compromis. Le son, je leur ai donné neuf tonnes. Et effectivement, c’est vraiment très, très peu.
L’utilisation de portiques acier pour supporter toute la partie vidéo, qui à elle toute seule pèse six mille deux cents kilos, hors mécanique, c’est-à-dire le poids pur des écrans vidéo est de une tonne cinq cent quatre-vingts exactement par module, que cette charge se déplace, donc ça apporte un certain nombre de contraintes dynamiques aussi, que cette charge, malheureusement, on n’a pas pu l’accrocher au plafond, parce qu’on était déjà très, très réduits dans nos capacités, donc on a été obligés de la ramener au sol.
Et donc malheureusement, j’ai découvert – ce que je ne savais pas – que la pression au sol de Bercy, elle-même, était réduite à une tonne au mètre carré, vu la présence dans les sous-sols de groupes froids et de tuyauteries pour l’alimentation de la patinoire. Donc puisqu’on était limités à une tonne au mètre carré au niveau du sol, il fallait qu’on cherche des matériaux plus légers, parce qu’en fait on s’est rendu compte que ce qui existait sur le marché de la location était beaucoup trop lourd, donc c’est-à-dire que là, on a construit une poutre qui fait deux mètres vingt de haut, trente deux mètres de long, qui pèse deux tonnes deux cent précisément, alors que n’importe quelle poutre qu’on trouvait pour résister à des charges pareilles, pesait entre cinq et six tonnes.
C’est de la force d’inertie, c’est-à-dire que, vu sa taille, elle est capable d’accepter des charges conséquentes, et surtout des transferts de charges, puisque les écrans bougent, c’est-à-dire qu’il y a des moments où les écrans sont totalement au bord de la poutre qui est en porte-à-faux, et il y a des moments où les quatre écrans sont assemblés au milieu, donc à ce moment là, il y a sept tonnes quatre cent, je crois, qui sont en plein centre de la poutre. A ce moment là, la poutre a tendance à s’affaisser légèrement, ce qui est un problème, puisqu’à un moment donnée, il faut qu’on arrive à garder une distance toujours égale entre les différents écrans, on a été obligés d’inclure une contre flèche qui fait que lorsque les écrans sont au milieu de la poutre, eh bien la poutre est droite, ce qui permet aux écrans de s’ajuster parfaitement. Et ça, ça a été, donc, construit spécialement, calculé spécialement par Loïc Durand qui est notre ingénieur, et effectivement il a fait un travail admirable.
Ces compromis ont coûté beaucoup d’argent, parce que ça voulait dire qu’il fallait qu’on change fondamentalement de construire le décor, ce qui a été fait. Et à ce niveau là, le constructeur de décor ici, que je salue vraiment avec beaucoup de respect, a fait un travail admirable. Parce que non seulement son décor est d’une qualité incroyable, et ça même de la reconnaissance de Mark Fisher, mais en plus il a fourni un travail d’engineering qui est absolument exceptionnel.
On se retrouve quand même avec une amplitude de scène de vingt-sept par dix-sept pratiquement, c’est vraiment de l’ordre d’un gros plein air, c’est-à-dire avec un gros toit, avec du lest, avec des balances avec une grosse mécanique, sauf qu’on est à Bercy ici, et que l’avantage d’un spectacle comme ça à Bercy, c’est qu’il rend Bercy un petit peu plus humain, plus chaud, puisqu’en fait le spectateur est beaucoup plus proche de l’artiste qu’il ne l’est en extérieur.
Il y a des moments où, en tant que technicien, je perds totalement le sens du magique. Je vois ça qu’en termes de contraintes, en termes de cahier des charges, en termes de coûts, en termes de montage… Et c’est vrai qu’il y a des moments, quand on se rend compte, dans le spectacle, que le public rentre vraiment à l’intérieur du spectacle, qu’il se laisse impressionner, qu’il se laisse porter par le spectacle, c’est vraisemblablement la plus belle récompense qu’on puisse avoir, parce que ça veut dire qu’effectivement on a réussi à garder cette espèce de magie du spectacle intacte, même avec des moyens technologiques importants.
Un spectacle, c’est ni plus ni moins qu’une espèce de communion entre un artiste et son public, où pour une fois l’artiste sort de l’imaginaire pour entrer dans une espèce de réel, pour autant qu’un spectacle soit du réel… Enfin au moins dans une relation où on la voit en chair et en os. Je veux dire, en plus, Mylène étant quelqu’un de très discret, qu’on ne voit pas souvent, là elle est « dans » les gens, au-dessus des gens, avec eux… Ils lui en sont énormément reconnaissants, et ça se voit et c’est un vrai plaisir dans ces moments là d’avoir un tel retour sur un spectacle, ici à Bercy, où vraiment le public a l’impression d’être « avec » son artiste. Et on le sent dans les réactions du public.


DVD Bonus - 2006
    

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