ConnexionAccueil0 Commentaire

Alain Escalle (Créateur images)Interview Tournée 2009 - 2010


Il est l’auteur des nombreuses images qui habillent les multiples écrans du Tour 2009, autant dire une part importante du spectacle. Rencontre avec Alain Escalle, un homme passionné et passionnant à qui, pour rappel, on doit déjà les images de scène de Avant que l’ombre… à Bercy et le clip de C’est dans l’air.

Après votre collaboration sur les Bercy de 2006, pensiez-vous retravailler un jour avec Mylène ?
Non, pas particulièrement. Nous faisons des métiers où il faut toujours présenter quelque chose de nouveau – nouveau décor, nouveau créateur de costumes. Alors je me suis dit qu’il en serait de même pour la création des images pour les écrans. La plupart des gens pense que lorsque vous faites quelque chose de très marqué en terme de style, il vous est impossible de vous dépasser et de faire autre chose. Et puis, je pensais que l’aspect exclusif de cette collaboration était parfait : cela rendait l’expérience unique donc rare.

Avez-vous malgré tout dit ‘oui’ sans réfléchir ?
J’ai dit ‘oui’ et surtout il m’était impossible de refuser… Vous savez, il est très rare de pouvoir travailler sur un projet de commande aussi vaste où l’on vous laisse un grand espace de collaboration. Mylène et Laurent ont le même sens de la rigueur dans le travail. C’est plus que flatteur pour un artiste, d’autant qu’ils travaillent toujours dans le respect de leurs collaborateurs.

Vous a-t-on précisé d’entrée qu’il s’agirait de stades ; saviez-vous qu’il y aurait aussi des salles ?
J’ai été approché en septembre 2008. Les places pour la tournée et pour les stades étaient déjà en vente, donc oui, j’étais au courant.

Aviez-vous réalisé d’emblée que votre travail serait un élément majeur du spectacle, faisant presque office de décor et de lumières à lui tout seul ?
Non. Pourtant j’avais tous les plans depuis le début de la conception du décor, mais c’est en entrant dans la salle du palais Nikaia à Nice (où a eu lieu la première de la tournée, ndlr) que je l’ai réalisé ! Là seulement j’ai compris à quel point cela faisait beaucoup d’écrans… Et puis j’ai demandé à voir les images sur les écrans et là j’ai failli basculer en arrière !

Quand avez-vous concrètement commencé à travailler sur ce spectacle ?
La conception s’est étalée de novembre à fin décembre. Et la réalisation de janvier à avril, qu’il fallait gérer avec la réalisation du clip C’est dans l’air. Puis une seconde étape pour la conception du spectacle en stades, de début juillet à début septembre.

Laurent et Mylène vous ont-ils dit précisément ce qu’ils attendaient de vous ?
C’est étrange car je crois que l’on n’a pas besoin de beaucoup de mots pour se comprendre. Nous sommes très vite en cohésion. D’une part parce que Mylène et Laurent sont très clairs dans leur tête et d’autre part parce que nos univers naviguent dans les mêmes eaux.

Que saviez-vous exactement du contenu du spectacle (chansons, décors, costumes…) avant de vous lancer ?
Je connaissais le décor et les croquis des costumes. Nous avons beaucoup discuté de ce que nous aimions sur le moment et des différentes idées que le spectacle allait aborder. Ensuite, comme pour Bercy, j’ai demandé à digérer la réunion pendant quinze jours. Le temps de me faire ma propre idée de chaque morceau et de pouvoir proposer, pour chaque tableau, des thématiques visuelles au travers d’un cahier de tendances. Différentes images issues de mes précédents travaux ou de l’iconographie de l’histoire de l’Art.

Quelles ont été ensuite les différentes étapes de votre travail ?
Je suis d’abord parti des bases graphiques et ce dès le début du mois de janvier 2009, puis en février nous avons tourné les images. Ensuite, de mars à fin avril, c’était la réalisation finale des différents montages.

Où et quand Mylène est-elle intervenue ? Quel a été son apport et quel a été le vôtre ?
Comme vous le savez, Mylène s’implique beaucoup, et autant que Laurent, dans la conception des spectacles… Le travail de collaboration se fait en échanges de choses que l’on aime, des choses qui nous rapprochent et qui vont ensuite donner la cohérence entre mes idées et la globalité du spectacle. Mylène fonctionne aussi sur l’évidence des choses. Vous savez, nous faisons un métier très instinctif, le calcul n’a pas de place dans la création. Si une idée s’impose il n’y a aucune raison de la rejeter, sauf si elle ne trouve finalement pas sa place dans le spectacle. En revanche, si une idée pose des questionnements, c’est très certainement qu’elle finira au panier. Les tiroirs de tout créateur regorgent de carnets de croquis ou d’esquisses de projets non aboutis.

Pouvez-vous nous parler de ces idées abandonnées ?
Des idées abandonnées pour un projet seront peut-être les bases d’un autre, alors je préfère me taire. Mais, ceci dit, je ne me souviens pas de quelque chose qui soit réellement abandonné. Certaines idées ont parfois migré de certains titres vers d’autres, c’est tout. Souvent pour épurer la partie piano-voix.

Certaines chansons ont-elles été plus difficiles à travailler que d’autres ?
Non, une fois qu’une idée s’est imposée, elle reste comme une évidence. Lorsque rien ne vient, c’est souvent qu’il vaut mieux ne pas illustrer. Tant que je ne suis pas sur un projet, l’inspiration est sèche, car elle n’est pas nourrie pas les contraintes de la commande. J’affectionne beaucoup les contraintes car, lorsqu’elles sont claires, cela vous rend plus libre.

Hormis les images impliquant Mylène (l’œil de l’intro, les lèvres de Pourvu qu’elles soient douces…), d’où viennent les autres images non virtuelles ?
Certaines proviennent de séquences tirées de mon prochain film, sinon il n’y a pas d’autres images réelles, à part le couple doré sur Point de suture et les silhouettes dansantes de Désenchantée. Pour replacer les choses dans leur contexte, c’était un tournage de deux jours où nous avons intégré le tournage du clip C’est dans l’air.

Combien d’heures d’images ont été tournées ?
Je ne peux pas vous dire combien car je n’ai jamais compté, mais je peux vous préciser que nous avons au final presque dix heures d’images retravaillées pour l’ensemble du concert, qui se sont ensuite réparties sur les soixante-dix écrans vidéos du décor.

La setlist n’était pas la même en province, en Russie et dans les stades. Aviez-vous prévu des images supplémentaires ?
J’ai fabriqué certaines images supplémentaires pour des titres comme L’instant X ou California car ma tracklist était très décidée dès le départ et faisait l’objet de deux commandes bien distinctes.

C’est une belle journée a été répétée en Suisse. Etait-il réellement question que la chanson intègre le spectacle ?
Oui mais l’idée fut abandonnée quelques jours avant le show pour des raisons de cohérence avec le spectacle. Dans ce genre de projets, même si tout est très préparé en amont, il y a toujours des décisions qui se prennent dans l’urgence. C’est seulement une fois dans le stade qu’on se rend compte, par exemple, que telle image se marie mal avec telle lumière. Un spectacle se construit jusqu’au dernier jour.

Avez-vous du ‘improviser’ des images en Russie ou en stades en raison de changements de dernière minute ?
Les seules improvisations ont concerné l’avant-spectacle en stades : la tête de mort sur fond rouge sang à l’entrée du public, puis la matière pour la première partie, Bale de Rua.

Vous avez réutilisé des images de chansons abandonnées pour les stades au profit de nouvelles venues, comme les flammes de Si j’avais au moins… devenues eau pour L’instant X. Pourquoi n’avoir pas recyclé celles de Je te rends ton amour ?
Ces images de torture, qui font partie de mon prochain film Le livre des morts, n’ont certes pas été réutilisées, mais j’ai utilisé certaines textures mouvantes rouge sang pour l’intermezzo de Je m’ennuie.

Au-delà des changements inhérents au passage de la salle au stade, avez-vous souhaité changer des choses dont vous étiez insatisfait après la tournée du printemps ?
Pas d’insatisfaction, juste la rigueur d’aller plus loin dans le travail et son aboutissement. Quelques changements sur Point de suture qui se finit sur une croix de flamme, et sur Désenchantée qui est traité différemment. Puis j’ai profité de cette nouvelle mouture pour utiliser des images du clip C’est dans l’air afin d’enrichir le montage.

Certains critiques évoquent une référence au Chien andalou de Bunuel pour la séquence de l’œil lors de l’ouverture du show, et une autre aux tableaux de Francis Bacon pour les images illustrant la chanson Point de suture. Sont-elles avérées ?
Même si c’est très flatteur, il n’y a aucune référence au Chien andalou qui est un plan d’œil crevé. Cela n’a rien à voir. Un plan d’œil reste un plan d’œil : il en existe certainement par milliers. L’idée était simplement de signifier un œil qui scrute le public et qui ait un effet étouffant, comme pour une opération avant l’anesthésie… Pour ce qui est de Point de suture, on est visuellement très loin de Francis Bacon qui peignait des corps difformes. Ici, mon idée première était beaucoup plus dans l’imagerie sadomasochiste, d’où cet aspect amour/haine que l’on retrouve autant dans la chorégraphie que dans les costumes corsets.

Pouvez-vous partager avec nous d’éventuelles références ou inspirations assumées pour ce spectacle, qu’elles émanent de vous ou de Mylène ?
L’Enfer de Dante. Tout ce qui a trait au corps, à l’anatomique, à l’imagerie médicale, aux écorchés… L’idée du passage de la vie à la mort et de la thématique de la vanité en figure de style.

Que l’on retrouve dans les images d’intro ?
Oui. L’expérience de mort imminente et du tunnel de lumière, les âmes errantes qui n’ont pas encore trouvé la paix… La délivrance. Les âmes qui nous hantent encore. Ces démons qui nous assaillent au moment où l’on ne s’y attend pas. L’œil inquisiteur qui incise, tapis dans l’ombre. Celui qui nous regarde dénudés, tels que nous sommes, et devant lequel il est impossible de mentir sous peine de se trahir soi-même.

Pour revenir à Point de suture, un des plus beaux tableaux du spectacle à mon sens, pouvez-vous nous dire qui sont les deux danseurs et qui a signé la chorégraphie ?
J’ai moi-même signé la chorégraphie, mais passons vite là-dessus car en tant que réalisateur je dirige, donc quand c’est chorégraphique, il est normal pour moi de m’exprimer en termes de gestuelle avec les comédiens. Mais c’est avant tout un travail de guide pour diriger des improvisations autour de certaines thématiques que je mettais en place. J’ai donné des figures imposées pour les mettre sur des rails, j’ai montré certains mouvements, je les ai accompagnés. Puis je les ai laissé faire. Les deux protagonistes sont Flavien Crebessegue et Hélène Pecqueur. Ce sont des amis à moi. Hélène, qui est actrice et modèle, a d’ailleurs déjà participé au tournage des images pour Bercy 2006. Ils ne sont pas danseurs professionnels, mais je les ai choisis pour leur personnalité et leur photogénie, ce que leur image dégageait.

Ces images sont-elles une allégorie de l’amour et de la haine, perpétuellement sur un même fil, une incarnation de ce sentiment qui vous caresse et vous dévore à la fois ?
Une allégorie de la vie. Je recherchais quelque chose de beau, mais il fallait aussi une certaine idée de la violence, de l’agressivité pour ne pas tomber dans une imagerie trop lisse ou mièvre, car avec ces thématiques c’est le plus gros danger. J’avais besoin de faire évoluer la gestuelle en mouvement de balancier entre volupté et agressivité, calme, torture, et ce jusqu’au divin (l’homme en croix improvisé au tournage).

Autre moment magique : l’après Ainsi soi t je…. On y voit l’image d’une errance, lente et presque perturbante. Vous êtes-vous inspiré de ce qui se passe alors sur scène, à savoir le parcours de Mylène pendant l’instrumental Avant que l’ombre…, en particulier en stades quand elle marche lentement de l’avant-scène jusqu’au haut des marches pour finir par l’image géante d’une tête de mort habillée de rouge ?
Non car l’image d’errance dont vous parlez est tirée de la séquence finale de mon prochain film Le livre des morts, que j’ai commencé il y a deux ans, juste après Bercy. Ce sera un film sur les camps de concentration et une vision dure mais poétique de toute extermination humaine. Pour ce qui est de l’image finale, il s’agit tout simplement d’une prise de vue en direct sur l’une des deux statues. Tout cela fait partie du travail de mise en scène de Laurent.

A l’instar de la pleine lune à Genève, juste avant Dégénération ?
Oui. Elle a été captée en direct, puis reproduite dans les concerts suivants. C’est quelque chose que je n’aurais pas proposé dans la mesure où il y avait déjà eu le soleil sur le Mylenium Tour, mais c’était un soir de pleine lune et la tentation était probablement grande. Encore une fois, c’est le travail de mise en scène de Laurent.

S’il est des illustrations évidentes, comme sur Appelle mon numéro, d’autres, aussi belles soient-elles, prêtent à questionnement. Notamment le jeu d’échecs sur Libertine. Pourquoi ce choix ?
Parce qu’il s’est imposé à moi, comme une évidence. L’idée du jeu, du libertinage… Le jeu d’échecs est très comparable au jeu de cour : la reine qui se joue de ses sujets jusqu’à prendre son roi… Elle démonte toutes les pièces à la manière d’un film de sabre chinois. C’est une thématique très ludique qui est justifiée par les règles du jeu d’échecs, mais aussi par le design du décor et des cases qui assumaient elles aussi l’idée du damier de l’échiquier sur lequel se déplacent les pièces du jeu d’échecs et sur lesquelles s’ouvre la chanson.

Est-ce que le travail sur ce show a été plus difficile pour vous que Bercy 2006 ?
Plus riche, mais pas plus dur. La création passe de toute façon par des moments intenses de souffrance pour arriver au bonheur mérité du travail bien fait.

Quel est votre tableau préféré ? De quoi êtes-vous le plus fier ?
L’introduction, Paradis inanimé, Je m’ennuie et son interlude, Point de suture, Ainsi soit je…, Je te rends ton amour, Dégénération, Désenchantée(Autant tout citer quoi…, ndlr). Mais c’est difficile de juger ses enfants. J’aime finalement le travail réalisé dans sa globalité. Et puis, je ne m’attache pas nécessairement à mon seul résultat, mais aussi à l’expérience éprouvée qui fait grandir.

Combien de fois avez-vous vu le spectacle ?
J’ai assisté à toutes les répétitions, puis j’ai vu les concerts de Nice, Genève, Paris et Bruxelles.

Quelle sensation vous a envahi en voyant votre travail dans l’immensité d’un Stade de France ?
Tout d’abord, du mal à réaliser l’évènement… En général, c’est le DVD du spectacle qui fige l’instant et du coup la mémoire. L’équipe a été très heureuse après tous ces mois de tournée.

Où se situe ce spectacle dans votre parcours, en termes de gigantisme et de travail demandé ?
Pour moi le gigantisme, c’est l’ardeur et la rigueur dans le travail, que ce soit énorme ou intimiste, avec un gros budget ou peu d’argent. Lorsque l’on veut faire des choses, c’est toujours possible de s’exprimer. Mais il faut tout entreprendre de la même façon : pleinement et de tout son être, avec ardeur. Car, seul le résultat compte. Les contraintes créent le style, il ne faut jamais lutter contre.

Où en est Le livre des morts, votre prochain film ?
Je me remets au travail. Le tournage reprend ce mois-ci (en octobre 2009, ndlr). Je vais encore une fois tourner avec des danseurs comme je l’ai fait pour Point de suture et Le conte du monde flottant. Nous avons obtenu trois subventions pour pouvoir continuer le projet, ce qui me rend fier, ou en tout cas me rassure un peu sur la qualité du projet…

Avez-vous d’autres projets ?
Un très lointain projet de long-métrage qui restera secret pour l’instant car il me faut me documenter et puis attendre la finalisation du Livre des morts d’ici trois ans. Sinon, je pense tirer plusieurs expositions et installations de certaines images du film. Ensuite, l’avenir dira quelles sont mes envies. Le futur est surtout fait de rencontres qui vous amènent à créer ou à découvrir de nouveaux horizons. Car même si on a du talent, on n’est rien sans les autres, il ne faut pas l’oublier. Et rester humble.

IAO - 01/2010
    

Vos réactions

Attention, vous n'êtes pas connecté ! Connectez-vous en cliquant ici. Le retour sur cette page sera automatique.