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Mathieu Spadaro (Réalisateur)Interview Documentaire 'L'ultime création' - 2020

Est-ce que vous pouvez nous raconter la genèse de cet ambitieux projet ? A quel moment vous a été contacté par l’équipe de Mylène Farmer et quelle a été votre première réaction ?
J'ai eu la chance de faire le making-of du clip Désobéissance réalisé par Bruno Aveillan en 2018 et Mylène était si contente du résultat qu'elle m'a rappelé quelques mois plus tard pour me dire qu'elle avait envie que je filme les coulisses de son prochain spectacle. L'idée de faire un documentaire est née rapidement. Au tout départ, on voulait surtout faire de belles images et très vite, on s'est dit que ça pourrait devenir un vrai film.

Quel était votre rapport à l’univers de Mylène Farmer avant de travailler sur ce projet et qu’est-ce qu’elle représentait à vos yeux ?
Je ne connaissais pas toute son œuvre mais je connaissais évidemment ses clips iconiques, ses chansons phares. J'arrivais presque en terrain vierge. Je connaissais un peu son histoire et son univers mais j'ai surtout appris à découvrir la femme derrière l'artiste.

Qu'est-ce qui vous a le plus surpris chez elle par rapport à l'image que vous vous en faisiez ?
C'est une femme fascinante et touchante, parce qu'il y a des moments où ça fuse, où ça va très très vite, d'autres où elle est pleine de douceur. Je me suis dit que je n'avais jamais vu quelqu'un comme ça et qu'il fallait absolument raconter une histoire qui lui ressemble, qui soit authentique. Parfois je me laissais porter par l'émotion. Je me souviens d'un moment en particulier pendant les répétitions où elle chantait les premiers morceaux, bruts, et je l'ai trouvée incroyable. Je me suis dit "Mais qu'est-ce que c'est que cette chanteuse ?!".

Les documentaires Netflix sur Lady Gaga (Five Foot Two) et Taylor Swift (Miss Americana) sortis récemment étaient-ils des références pour Mylène et pour vous ?
Ce sont des immersions aux côtés d'une artiste aussi, donc en ce sens on peut dire qu'il y a quelque chose de commun, mais on ne s'en est pas servi comme des inspirations pour ce que nous allions faire. L'idée était de proposer un documentaire très esthétique et introspectif, avec une voix-off. Donc la démarche est un peu différente.

Est-ce que vous aviez un scénario prédéfini ou est-ce que la structure s'est faite au moment du montage ?
Un peu des deux. J'avais proposé une trame, avec des choses qui pourraient se passer. Mais on ne sait jamais vraiment à quoi s'attendre quand on filme comme ça au kilomètre. Des choses inattendues arrivent, d'autres ne se passent pas. Ensuite ça évolue beaucoup au montage, comme pour tous les films.

Quels ont été les moyens techniques déployés pour ce tournage ?
J'ai filmé pendant deux mois et demi tous les jours, seul, juste ma caméra et moi. Le projet c'était vraiment de filmer longtemps. Et ça c'était un luxe.

Mylène a-t-elle participé à la phase de montage à vos côtés ?
Elle m'a laissé carte blanche; sa commande c'était de faire le film que j'avais envie de voir. Du coup, elle m'a laissé du temps pour le montage, et on l'a regardé ensemble à la fin pour qu'elle me fasse ses retours et qu'elle pose sa voix-off. J'avais laissé de la place pour ça, elle m'a fait la surprise de ses textes.

Est-ce que Mylène a imposé des limites au moment du tournage ? Des endroits auxquels vous n'aviez pas accès ?
Etonnamment pas du tout. Tout le monde était bienveillant avec moi, je me suis rapidement intégré à l'équipe, et je pouvais du coup faire toutes les demandes possibles. Il n'y a eu aucune restriction.

Vous vous êtes positionné dans le rôle de la petite souris qui essaye de se faire oublier ?
Elle avait confiance en moi. Elle avait envie d'aller au bout de ce projet sans faire les choses à moitié donc la question de mettre un micro par exemple est arrivée assez vite. On s'est apprivoisé. Elle me laissait la filmer un peu plus chaque jour, un peu plus longtemps. Puis elle a mis le micro et on a tout de suite eu des sonores intéressants. Et quand elle avait besoin d'intimité, elle m'invitait gentiment à aller voir ailleurs, en me disant : "T'en as pas marre de me filmer ? Va donc prendre un café !" (rires).

Benoît Di Sabatino, son compagnon, qui est réalisateur lui aussi, produit le documentaire. Quel rôle a-t-il joué au jour le jour ?
Il faisait surtout la passerelle avec Amazon Prime Video. Il m'a accompagné tout au long du processus de fabrication avec bienveillance.

Le générique du documentaire est très beau et très référencé. Est-ce que vous pouvez nous parler de sa conception ?
Au début, il n'y avait pas de générique et quand c'est devenu une série je lui ai proposé, en lui disant que je n'avais jamais vu de série sans générique donc il en fallait absolument un ! Je voulais quelque chose d'un peu fou, avec des tas de symboles cachés, et elle a été emballée par l'idée. Je travaille avec deux talents géniaux de Très Cool Studio, qui sont basés à Los Angeles. Je suis parti là-bas et on a travaillé sur tout un tas de références à son spectacle mais aussi à ses clips, ses albums... Il fallait donner le ton du documentaire. Et ça nous a pris un temps fou ! Près de quatre mois.

Au début de l'épisode 1, il y a un véritable moment suspendu où vous filmez des éléments de décors de ses anciens spectacles...
On voulait former un cabinet de curiosités, et commencer le documentaire chez Mylène, dans sa maison, au plus près de son intimité. Ce sont des objets qu'elle a conservés, des cadeaux, des souvenirs, des choses très intimes et précieuses pour elle.

Vous avez eu le sentiment de la filmer comme une chanteuse ? Comme une actrice ? Comme une amie ?
Comme une femme que j'ai appris à découvrir et à aimer. Tout s'est fait avec beaucoup d'amour. Je voulais retranscrire aussi ce que moi je vivais, ce qui me touchait. Un portrait à son image depuis mon point de vue, fidèle à son processus de création, en somme.

Vous avez également filmé pendant le spectacle. Quelle émotion cela a été pour vous d'être dans la salle après avoir assisté à toute cette préparation ?
J'ai filmé les 9 shows. L'idée était de n'utiliser aucune image du film du spectacle pour donner au documentaire une identité propre. C'est donc des points de vue complètement différents, et chaque jour j'étais dans un endroit différent de la salle. C'était incroyable de le vivre à côté des fans. La tension dans la fosse que l'on peut ressentir, c'est lourd, unique. Je n'avais jamais vécu quelque chose d'équivalent. Voir le visage de tous ces gens, qui la regardent comme un cadeau...

Vous pensez faire quelque chose de tous ces rushes au-delà du documentaire ?
Non, elles ne vivront que comme ça. Il n'y aura pas de remontage du concert.

Quel moment du spectacle vous a particulièrement marqué ?
L'arrivée depuis le ciel est étonnante, la fin est bouleversante. C'était une grande émotion à chaque date. J'adore M'effrondre et je trouve le tableau Désenchantée magnifique.

De quel moment du documentaire êtes-vous le plus fier ?
Ce passage dans le couloir, avant que Mylène monte sur scène, est pour moi un symbole très fort de l'artiste qu'elle est. Le filage d'Innamoramento aussi, dans le 3ème épisode. Elle chante, elle se laisse dépasser par l'émotion, sans arriver à tout à fait terminer la chanson. En le filmant, je me suis dit que c'était ça qu'il fallait raconter.


Jean-Maxime Renault pour Allociné - 25/09/2020