ConnexionAccueil Menu
19

Jeff Dahlgren (Musicien, acteur)Interview Albums et singles - 2021

Vous rencontrez Mylène Farmer en 1992, à Los Angeles, alors qu'elle travaille sur Que mon cœur lâche. Quels souvenirs gardez-vous de cette première rencontre ?
La première fois que je l'ai rencontrée elle ne parlait pas beaucoup, elle était très gentille et je l'ai trouvée très belle. On passait beaucoup de temps ensemble à cette époque là. Elle travaillait sur les paroles de Que mon cœur lâche et j'avais ma guitare avec moi. Nous avons travaillé sur la chanson ensemble, un petit peu et j'ai écrit un riff de guitare.

Vous rencontrez par la suite Laurent Boutonnat, qui vous propose de passer une audition pour le film Giorgino, dont vous tenez le premier rôle. Que gardez-vous de cette aventure ?
J'ai rencontré Laurent peu de temps après Mylène. On parlait tout le temps de musique et de cinéma. Il m'a demandé si je voulais passer le casting de Giorgino au Château Marmont. Il m'a donné quelques pages du script que nous n'avons finalement pas utilisées. Je suis arrivé au casting et je n'ai parlé que de la vie devant la caméra. Je n'avais pas beaucoup d'espoir parce que j'avais entendu que Rutger Hauer et Hugh Grant étaient pressentis pour le rôle de Giorgio. Le soir même, j'ai reçu un appel de Laurent qui m'offrait le rôle.
Travailler avec l'équipe technique et les comédiens fut un réel plaisir. Beaucoup de journées très longues pendant les quatre mois et demi de tournage. Le fait de travailler avec deux personnes ayant reçu un Oscar était fantastique : Louise Fletcher et le chef décorateur Pierre Guffroy.
Et puis, nous nous sommes beaucoup rapprochés durant le tournage, avec Mylène.

Le film est malheureusement un échec commercial. Il se dit que Laurent l'a très mal vécu, et que Mylène est partie à Los Angeles pour trouver un nouveau souffle. Dès son arrivée, vous commencez à travailler en studio. Pouvez-vous nous en dire plus sur le processus de travail ?
Juste avant de nous rendre à Los Angeles, Mylène et moi avons travaillé sur mon album à Paris. Nous l'avions intitulé No name. Elle a fait les chœurs sur quelques titres et c'est à ce moment-là que Tomber 7 fois a été composée. A la base, cette chanson était sur mon album et c'est moi qui l'interprétais, bien avant Anamorphosée. Nous avons beaucoup travaillé sur ce titre et elle m'a demandé si elle pouvait l'utiliser pour son album pendant l'enregistrement d'Anamorphosée. Ce sont de bons souvenirs. Elle fredonnait la mélodie des couplets et je la jouais à la guitare. A partir de là, nous avons construit le reste de la chanson. Quand le titre a rejoint Anamorphosée, les paroles et la mélodie ont été modifiées et le titre est devenu Tomber 7 fois, que vous connaissez maintenant.
Peu de temps après, nous sommes partis pour Los Angeles où nous avons trouvé une maison où s'installer pour l'écriture d'Anamorphosée. Je passais la plupart de mon temps à jouer de la guitare et Mylène écrivait les paroles.

Laurent Boutonnat est donc arrivé plus tard, et le travail sur l'album Anamorphosée a débuté. Avez-vous apporté des idées, ou même participé à la composition de certains titres ?
J'ai écrit le riff de XXL lorsque j'étais en studio avec Laurent. Nous avons appelé Mylène pour qu'elle l'écoute et elle l'a adoré tout de suite . Pendant les sessions d'enregistrement, je m'asseyais souvent au clavier et j'ai également écrit la ligne de basse d'Alice. A l'époque, on entendait très souvent le groupe Nirvana à la radio. Je m'amusais à jouer la chanson Dumb à la guitare en modifiant la mélodie. Ce fut le début de L'instant X.
Comme je suis guitariste rock, je pense que mon influence sur le son de l'album est assez évidente.

Il se dit que le titre Laisse le vent emporter tout serait le premier titre de l'album à avoir été enregistré. Mylène et vous auriez même commencé à travailler dessus lors du tournage de Giorgino. Pouvez-vous nous en dire plus ?
En fait, la première chanson qui a été enregistrée pour Anamorphosée était Vertige. Laisse le vent emporter tout est arrivé bien plus tard, vers le milieu de l'enregistrement. Je venais de terminer un morceau en acoustique pour un autre titre, quand Laurent est entré dans le studio et a commencé à jouer ce qui deviendrait plus tard Laisse le vent emporter tout. J'ai joué en même temps que lui et nous avons enregistré la partie guitare du titre. L'enregistrement s'est passé, très rapidement. Nous sommes ensuite revenus sur la piste du pont où j'ai improvisé un solo de guitare.


Combien de temps a duré l'enregistrement de l'album ?
Entre l'écriture, l'enregistrement et le mixage, environ quatre mois.

Pensez-vous que vous avez, en quelque sorte, influencé le son plus rock de cet album ?
Oui, je l'ai déjà mentionné brièvement plus haut. J'ai apporté des sons plus naturels et Laurent a fait un super travail en mélangeant la guitare à son écriture habituelle. Il a créé un son assez unique.

Dans la vidéo nous dévoilant les coulisses de l'album, l'atmosphère semble meilleure que sur le tournage de Giorgino. Comment se passait une journée type de studio avec Mylène et Laurent ? Avez-vous quelques anecdotes à nous dévoiler ?
Je voudrais simplement préciser que oui, parfois l'ambiance sur le tournage de Giorgino a pu être tendue, mais au finale ce fut génial de travailler avec Laurent et toute l'équipe.
Pour ce qui est de l'atmosphère pendant l'enregistrement de l'album, elle a été très bien retranscrite dans le making of (NDLR : MF Confidential réalisé par François Hanns et disponible sur le DVD Music Videos Volume II). Nous étions très détendus et créatifs en studio.

Toujours dans cette même vidéo, on peut y voir Mylène, assise, une guitare à la main. Est-elle bonne musicienne ?
Oui, je lui ai un peu appris à jouer et c'était très amusant. Elle n'est peut-être pas une très bonne guitariste, mais c'est une grande musicienne.

Souvenez-vous de titres qui auraient été travaillés ou enregistrés, et qui n'auraient pas été gardés ?
Non, l'album a été écrit et composé comme vous le connaissez.

Une fois l'enregistrement terminé, vous suivez Mylène en coulisses où il vous arrive de la photographier sur le tournage du clip XXL ou un shooting d'André Rau (certains de vos clichés illustrent le programme du Tour 96). Vous êtes impliqués jusqu'à quel point dans la promotion de l'album ?
Oui mes photos apparaissent dans le programme de la tournée 96. J'ai toujours un appareil photo sur moi, alors Mylène et moi avons fait beaucoup de photos ensemble. Pour ce qui est de la promotion… Nous échangions beaucoup sur les idées, le design et la plupart de ce dont nous parlions a vu le jour. Donc à vous d'interpréter cela comme vous voulez.
J'ai également pris des photos pendant le shooting avec André Rau (NDLR : Shooting datant de 1994, utilisé pour illustrer le single Comme j'ai mal). J'avais toujours mon appareil et j'ai photographié les coulisses. Pendant la séance, André Rau a pris des photos de Mylène et moi. Je crois d'ailleurs qu'elles sont apparues sur internet il y a quelques temps.

Est-ce que vous participez aux remixes qui ont été réalisés par Laurent pour accompagner les titres XXL ou L'instant X? Je pense particulièrement à ceux où vos guitares sont bien mises en avant...
Oui, j'y ai participé. Laurent et mos avons beaucoup travaillé sur la partie guitare dont de nombreux morceaux ont été enregistrés spécialement pour les remixes. J'ai écrit quelques riffs que nous aimions et ils sont restés sur la version finale.

On ne le voit pas très clairement sur les vidéos, mais il semble que vous participez aux prestations télévisuelles pour la promo de L'instant X ? Quel souvenir en gardez-vous ?
Oui c'était moi et j'ai adoré ce moment. Nous sommes arrivés au studio, on a enregistré la chanson et on s'est vraiment amusés.

On vous retrouve à la guitare sur le Tour 96. Est-ce quelque chose qui avait été décidé dès le début de votre collaboration sur l'album, ou est-ce que vous avez dû passer un casting ?
Quand nous avons vu la tournure rock que prenait l'album, il nous a paru évident que je partirais en tournée avec eux.

Avez-vous quelques anecdotes sur les préparatifs de cette tournée ?
Trois semaines de répétition en studio à Los Angeles avant de terminer en France pendant quelques semaines de plus au Zénith Omega à Toulon. C'était énormément de travail car c'était une grosse tournée manger-travailler-dormir. Mais de très bons souvenirs.

Aviez-vous imaginé que la popularité de Mylène était si importante avant de monter sur scène avec elle le 25 mai 1996 à Toulon ?
A ce moment-là je m'en suis rendu compté oui ! Par contre quand je l'ai rencontrée à Los Angeles, je n'avais aucune idée de qui elle était, ni même du succès qu'elle avait en France. Même si nous avons tout de suite eu un très bon feeling, j'imagine que de ne pas savoir qui elle était a contribué au fait que nous nous entendions si bien. Nous étions juste deux personnes normales.

Comment était l'ambiance sur la tournée ?
L'ambiance était bonne globalement. Il y a toujours des tensions mais rien qui n'aurait pu influencer notre travail sur scène. Quand il y a des soucis, on les laisse en coulisses.
Toute l'équipe s'entendait bien. On devient presque une famille à force de passer autant de temps ensemble ! C'était un super souvenir pour moi de me produire en Russie. De pouvoir donner des concerts dans un pays où très peu d'artistes en ont l'occasion. C'était vraiment sublime (NDLR : le Tour 96 n'est pas passé par la Russie. Jeff évoque plus le Mylenium Tour qui est passé par la Russie, trois ans plus tard, tournée sur laquelle il était également présent).

Grosse frayeur, Mylène chute de scène le 15 juin 1996, lors du concert de Lyon, quelques minutes avant la fin du spectacle. Comment cela se passe-t-il ? Vous êtes sur scène et...
Pendant le concert précédent celui de lyon (NDLR : Marseille le 14 juin 1996), j'étais tombé sur scène en courant à reculons. Je suis tombé la tête la première et je me suis rendu compte plus tard que je m'étais cassé le cou en C4 et C5 (NDLR : fractures aux cervicales). J'ai quand même réussi à jouer le soir du concert à Lyon, le lendemain.
Dès les premiers instants à la Halle Tony Garnier, Mylène et moi avons eu un sentiment étrange. On étais assis en coulisses, quand quelqu'un est venu frapper à la porte pour annoncer que le show commençait dans dix minutes. Elle en a demandé quinze de plus. Elle l'a fait plusieurs fois jusqu'à décaler son entrée en scène d'1h30. Je pense qu'on n'avait jamais laissé les fans attendre aussi longtemps.
Le concert était terminé et on repartait en coulisses. J'avais déjà posé ma guitare. Parfois pendant le rappel, Mylène repartait chanter a cappella et les musiciens revenaient petit à petit pour faire reprendre la salle entière et crescendo jusqu'à la fin. Ce soir-là était différent. On avait déjà fait le rappel et le spectacle était terminé. Pour je ne sais quelle raison, Mylène est repartie sur scène. Si elle avait terminé le spectacle comme d'habitude ça ne serait jamais arrivé.
J'ai vu la scène se passer quand la plateforme du train, avec Mylène dessus a cédé. Je me souviens d'un son comme un micro qui tombe à terre. Lorsque j'ai vu ce qui se passait, j'ai lâché ma guitare et j'ai couru vers elle. Je me souviens des bruits de mes pas sur la scène. J'ai sauté de la scène, elle était sur le sol entre les barrières et la scène.
En sautant, j'ai vu qu'elle me regardait depuis le sol. Je l'ai portée et j'ai essayé de me frayer un chemin jusqu'en coulisses. Les fans poussaient les barrières si fort qu'elles commençaient à pencher en avant. Certains m'attrapaient violement et ont déchiré mes vêtements. Je l'ai ensuite accompagnée à l'hôpital et suis resté à ses côtés toute la nuit.
Elle m'a demandé ensuite "Pourquoi tu as fait ça ?". Je ne comprenais pas. Elle pensait que je l'avais poussé. Elle ne se souvenait que de mes cheveux et de m'avoir vu sauter de la scène. Elle ne s'était pas rendu compte que c'était pour la ramener après la chute.
Nous sommes retournées à la Halle Tony Garnier (NDLA : le 04 décembre 1996) après son rétablissement. C'était un très bon concert.

Après toutes ces années, quel sentiment gardez-vous de cette période Anamorphosée ?
J'adore cette période. Anamorphosée est un album génial. Pour moi, son meilleur. L'ensemble est très cohérent. C'était un super moment de notre vie. On s'est beaucoup amusés, on a beaucoup voyagé et beaucoup travaillé. On avait construit une très belle relation. On avait l'âge parfait, dans un endroit parfait, au moment parfait. Notre monde parfait.
J'aurais juste aimé que les crédits de l'album reflètent fidèlement mon travail. Être crédité, ne serait-ce que sur XXL aurait changé beaucoup de choses pour moi.
C'est ma plus grande tristesse à propos de cette album et de cette période.

Quel est votre titre préféré de l'album ?
Je les aime toutes.

Et le clip ?
XXL parce que c'est une idée géniale, simple et puissante pour une chanson qui l'est tout autant.

Etes-vous toujours en contact avec Mylène et Laurent ? Vous suivez sa carrière, son actualité ? Peut-être retravailler ensemble ?
On verra…
Je voulais terminer sur ces quelques mots. Quand deux êtres partagent, vivent, ressentent et vivent au jour le jour comme nous l'avons fait. Vivant d'amour et de passion, quand certains secrets doivent être tus. Alors ce lien, le seul et l'unique de votre vie, et ces moments, à cet instant, cet âge, cette beauté exquise, tout cela ne pourra jamais sombrer dans l'oubli et tiendra à jamais cette place, au plus profond de soi, celle qui ne peut être utilisée qu'une fois, la première fois. C'est pour cela que je ne pourrai jamais laisser ces années s'effacer par le sentiment d'avoir été exploité, simplement influencé par l'émotion.

Et vous, qu'avez-vous fait depuis et quelle est votre actualité ?
Sur le plan personnel, je suis un père célibataire. Heureux papa d'une fille magnifique que j'élève. Son bonheur est la chose qui compte le plus pour moi dans la vie.
Pour ce qui est de ma vie professionnelle, j'ai créé une société de production pour la télé et le cinéma avec Ruben Salazar qui s'appelle Full Body Audio.
En ce moment, nous composons pour Netflix. Je pense que nous avons une approche à contre-courant de ce qui se fait actuellement, nous créons des sons authentiques avec de vrais musiciens. J'ai mixé, masterisé et réalisé des sessions de guitares pour des productions musicales. Notre travail se fait principalement à distance : tout le monde peut nous envoyer ses productions et nous les mixons et masterisons pour la radio et Spotify. Ruben Salazar a une très grande expérience musicale.
Mon groupe préféré du moment est Submachine Love. C'est un groupe fantastique, j'ai mixé et masterisé leur dernier projet.
Je fais toujours de la photographie et j'ai également joué dans Kosmos, une série anglaise réalisée par Simon Horrocks conçue pour les plateformes de streaming.
Everybody be well, Everybody be kind.


Pop Mag - 02/2021