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Anouk Nora (Productrice executive)Interview Clips

Pour nos lecteurs qui ne vous connaîtraient pas, pouvez-vous nous résumer rapidement votre parcours ?
Je suis franco-américaine et je suis diplômée de l’université de New York, section cinéma. J’ai travaillé pendant quelques années pour une grande maison d’effets spéciaux à New York, au début des années 80. En 1988, j’ai monté, en association avec Marcus Nispel, ma société de production, que j’ai conservée pendant 10 ans. Marcus et moi avons travaillé avec des artistes importants, notamment C+C Music qui a marqué le clip et l’univers du hip-hop au début des années 90, et Georges Michael pour « Papa was a rolling stone ». Nous avons produit un grand nombre de clips et beaucoup de films publicitaires.

Au sein de cette société avec Marcus Nispel, et dans celle que vous possédez maintenant (ndlr : Alternative Pictures), vous vous êtes donc spécialisée dans la production de formats courts ?
Oui, j’ai produit beaucoup de publicités et de clips, pendant très longtemps. Avec Marcus, nous avons démarré la carrière d’artistes
comme David LaChapelle, dont nous avons produit les premiers clips. J’ai épousé un français, Marcus et moi avons vendu notre société à Ridley Scott et je suis venue vivre en France. Là, j’ai travaillé pendant 4 ans pour la société de production Gédéon. C’est à ce moment que j’ai commencé à travailler avec Mylène, que j’ai connue par l’intermédiaire de son manager Thierry Suc. J’avais travaillé avec Thierry à New York quelques années auparavant sur les clips de Christopher Thompson, que David LaChapelle avait réalisés, justement. Thierry m’a ensuite présenté Mylène. Notre premier clip a été « XXL ».

Pouvez-vous nous expliquer ce qu’implique exactement votre profession ? Pour certains, ce métier n’est pas toujours clair…
Le métier de producteur consiste à rassembler les bonnes idées et les bonnes personnes. Il y a deux scénarios possibles : soit l’on travaille en direct avec un artiste, et l’on essaye de comprendre qui il est, son image et ses désirs. Soit le clip est traité par la maison de disques qui s’adresse à plusieurs maisons de production, en leur envoyant la musique et en organisant une sorte d’appel d’offres. Parfois, elle a une idée plus précise du réalisateur qu’elle veut et va le chercher dans la maison de production à laquelle il est affilié. Mylène a une vraie vision créatrice et donne souvent l’embryon d’un concept, ce qui permet le début d’une recherche de réalisateur et la finalisation de l’idée initiale. Elle a un imaginaire totalement cinématographique, ce qui élimine donc déjà beaucoup d’autres approches. Elle et Laurent Boutonnat ont toujours privilégié un abord cinématographique dans leurs clips.

Ils étaient d’ailleurs les premiers à le faire en France au début des années 80…
Cela a même dépassé la France, puisqu’on m’avait montré ses clips aux Etats-Unis dans les années 80. C’était l’époque où le clip commençait à prendre de l’ampleur et Mylène a toujours eu une notoriété pour ses vidéos. Elle a fait un travail remarquable avec Laurent. Pour le clip « XXL », il y avait toujours cette dimension cinématographique, mais également un aspect très « féminin ». Pour revenir à votre question précédente, le producteur propose généralement un réalisateur et avec ce réalisateur, on élabore une idée que l’on soumet à l’artiste.

Pour « XXL », c’est vous qui avez proposé Marcus Nispel ?
Dans ce cas précis, c’est Thierry Suc qui a proposé à Mylène de travailler avec Marcus et moi. Thierry a montré à Mylène le travail que Marcus faisait et il nous a montré ce que Mylène faisait. C’est vraiment par lui que tout est passé.

Y a-t-il eu une entente particulière entre Mylène et Marcus pour qu’ils tournent trois clips ensemble, presque coup sur coup ?
Oui, je suppose ! (Rires). « XXL » a en tout cas été une réussite.

On vous retrouve ensuite à la production de clips importants, avec des réalisateurs chevronnés comme Abel Ferrara, Michael Haussman, Ching Siu Tung, ou plus récemment Augusti Villaronga…
C’est moi qui ait proposé à Mylène trois de ces quatre réalisateurs.
Mais il faut savoir que Mylène est toujours très investie et c’est pour ça que j’ai pris à chaque fois un grand plaisir à travailler avec elle, parce qu’il y a un vrai échange, une vraie réflexion. Je n’impose rien, on regarde le travail des réalisateurs ensemble… Pour « California » par exemple, elle avait déjà l’idée de la prostitution. Je lui ai dit que dans ces cas-là, il fallait y aller à fond et Abel Ferrara est apparu comme une évidence. Evidemment, elle connaissait ses œuvres. Mais Abel ne connaissait pas Mylène et n’avait jamais réalisé de clip. J’avais déjà travaillé avec lui sur son film King of New York, pour le design des posters et la création des bandes-annonces. J’avais donc un lien avec lui. La difficulté, c’est qu’on ne peut pas parler avec Abel au téléphone, car il déteste ça. Alors il fallait plonger : prendre le premier avion pour New York, et attraper Abel au saut du lit, comme un lapin par les oreilles !

A l’époque, il a souvent été dit qu’Abel Ferrara avait été difficile à convaincre. Qu’est-ce qui l’a décidé à travailler avec Mylène ?
Ce n’est pas qu’il a été difficile à convaincre. Il était très séduit par Mylène… Mais c’est un artiste très compliqué et en plus, il n’avait jamais fait de film de commande, il fallait donc que je lui explique ce que c’était. La préparation du tournage a été un peu complexe, il aurait fallu faire un making-of !

Il y a eu un making-of du tournage de « California » !
Alors il aurait fallu faire un making-of du making-of ! (Rires). Pour le scénario, nous avons travaillé autour du concept de « Belle de jour » (ndlr : en référence au célèbre film de Bunuel avec Catherine Deneuve). Là encore, il y a eu beaucoup de discussions. En général, avec Mylène, il y a pas mal d’allers-retours conceptuels avant de « cristalliser » une idée définitive.

Mais à qui incombe l’écriture du scénario final ?
L’écriture finale, c’est le réalisateur qui s’en charge, l’artiste ayant le « final cut » sur le montage final.

Comment s’est passée la collaboration avec Ching Siu Tung ?
C’était une sacrée aventure ! Mylène avait vu ses films et c’était son idée de travailler avec lui. Le concept était basé sur le film « Histoires de fantômes chinois » qu’il avait réalisé. On l’a fait venir à Paris pour une première rencontre. Tout s’est très bien passé, la production était réglée au millimètre sur le papier, et ils sont tous partis tourner en Chine, sans moi cette fois j’ai accouché de mon côté… non pas d’un film, mais de mon fils Kim.

Je risque une question financière. Il me semble que dans le cinéma, le producteur prend des risques financiers. Est-ce le cas pour un clip ?
C’est différent d’un long-métrage, c’est-à-dire qu’on n’apporte pas le financement pour produire le clip. Le clip est au service de l’artiste et lui sert comme un outil de marketing. En tant que producteurs, nous sommes responsables de la présentation d’un budget et si nous dépassons ce budget, c’est à nous d’assumer le risque. S’il y a des demandes qui arrivent en cours de route et qui n’avaient pas été prévues, on discute également du coût. Le clip n’est pas basé sur le même modèle économique que la publicité, les marges sont différentes, ce ne sont pas de gros profits. Concernant les clips de Mylène, je travaille toujours avec Paul Van Parys, le gérant de sa société, qui est dur en affaires mais a une très juste appréciation des coûts, et qui est personnellement un homme droit et juste.

Mais dans le cas de Mylène, les clips coûtent particulièrement chers…
C’est un gros investissement de sa part. C’est un vrai choix. En tant qu’artiste, elle a vraiment fait des choix qui sont rares en Europe. Elle fait peu de presse, son image est très maîtrisée. Elle donne son cahier des charges, elle est très visionnaire et déterminée dans ce qu’elle veut pour elle-même. J’ai beaucoup de respect pour elle aussi de ce point de vue : son « go for it » m’impressionne !

J’imagine que vous êtes présente sur les clips tous les jours pendant le tournage. Avez-vous un souvenir ou une anecdote qui vous revient en mémoire ?
J’en ai mille ! Quand Mylène était scotchée à l’avant de ce train sur « XXL », par exemple. Aux Etats-Unis, c’était du jamais vu, parce qu’ils sont très à cheval sur les questions de sécurité. L’idée de placer l’artiste suspendue à l’avant d’un train, c’était impensable. C’est un souvenir inouï… Pour « L’instant X », on a tourné au mois de février (note : étonnant lorsqu’on sait que le single est sorti en décembre 1995. S’agirait-il d’une erreur ?) par - 10°C à New York. Mylène était complètement gelée et prenait son bain de mousse comme si elle s’était trouvée sous les Tropiques… Quand on a tourné « Souviens-toi du jour… », elle portait une robe en plastique qui a commencé à fondre, et on lui disait : « Mylène, tu vas fondre ». Effectivement, elle a commencé à fondre ! Les pompiers sur le plateau de Los Angeles ne savaient que faire… Mais rêvaient tous qu’elle vienne se faire soigner, ne serait-ce que quelques minutes… Sur « Fuck them all », réalisé par Augusti Villaronga, rebelote pour le froid – cette fois-ci en plein hiver en Roumanie… Et Mylène de se balancer comme un petit oiseau dans sa cage par - 35°C. Sans compter les coups de fil qu’elle me passait de Chine pendant le tournage de « L’âme stram gram », et qui rythmaient mes contractions dans la salle d’accouchement, où les médecins essayaient en vain de m’arracher mon portable…

Dans la liste des clips que vous avez produits pour Mylène, l’un a fait scandale, c’est « Je te rends ton amour »…
Oui, il a été vendu en kiosques après sa censure et s’est écoulé à 70 000 exemplaires, quelque chose comme ça. Incroyable… François Hanss est très proche de Laurent et de Mylène. Elle avait envie de travailler avec lui sur ce clip, et m’a fait confier la production, sachant que je mettrais les meilleures équipes à disposition. C’est ça, l’un des rôles d’un producteur… Pour François Hanss, qui n’avait encore jamais réalisé de clip, l’idée était de l’entourer le mieux possible, de lui trouver un bon directeur photo, un excellent chef déco et efficace à la fois pour lui et pour l’artiste. François est à la recherche de la qualité et je l’apprécie beaucoup. Nous avons tourné un deuxième clip pour Mylène l’année dernière dans un décor d’atelier de sculpture reconstitué, avec Tetsuo Nagata comme directeur de la photo (ndlr : « Redonne-moi »).

Vous devez vraiment avoir les yeux et les oreilles partout pour pouvoir intervenir à tous les maillons de la chaîne…
Cela fait 20 ans que je fais ça, donc je connais un petit peu ! Et puis je m’entoure également de bons directeurs de production, qui amènent eux aussi les bonnes équipes. C’est toute une chaîne de personnes à qui l’on fait confiance. Le cinéma n’est jamais un travail individuel.

Vous êtes remerciée dans les crédits du Tour 96 et sur l’album d’Alizée, Mes courants électriques. Quel a été votre rôle ?
Sur la tournée 96, on a produit les images qui étaient projetées sur l’écran de la scène. Il y avait une heure et demi d’images et c’était un énorme boulot. C’était intéressant, parce que ça faisait appel à un autre type de compétence qui est la production de design. Ce n’est pas de l’animation, c’est du traitement de l’image. C’était compliqué parce qu’il fallait trouver un concept qui durait pendant une heure et demi et qui ne soit pas totalement éclaté. Il fallait donc trouver une cohérence dans les images.

C’est un travail nouveau pour vous ?
J’avais déjà travaillé les images, mais pas de cette façon-là. J’avais fait de l’habillage de chaîne pour les télévisions, tout ce qui est logo et design de l’image. J’ai toujours essayé de faire des choses qui étaient conceptuelles. On a une idée et c’est l’idée qui tire l’image, pas le contraire. Pour le Tour 96, on a essayé de mélanger, à partir de films existants, les concepts de terre et d’éléments comme l’eau et le ciel. Pour Alizée, j’ai produit le clip « J’en ai marre ».

Avec Mylène, quel a été le clip le plus compliqué à mettre en place ?
(Silence). « L’âme stram gram » n’a pas été simple, mais je crois que le plus compliqué a été « California ». En termes de personnalité, Abel Ferrara est sans doute le plus imprévisible. En temps normal, on arrive à maîtriser à peu près tous les éléments, mais le côté imprévisible d’Abel fait qu’il peut ne pas arriver sur le plateau ! Le Tout-Paris disait que j’allais me planter… Je savais que je prenais un risque. En même temps, il fallait y aller… Et j’adore ce clip.

Justement, quels sont vos clips préférés ?
Je les aime bien tous, mais mes préférés sont « XXL », « California » et « Fuck them all ». Une des raisons pour lesquelles j’aime tant « California » est qu’il est très difficile de raconter une histoire en cinq ou six minutes. Et en général, ce qui n’est pas le cas de Mylène, les artistes veulent qu’on les voie chanter dans les clips. Alors si on les voit chanter en plus, ça coupe le truc. Le clip est donc un format compliqué et ce qui est réussi dans « California », c’est que ça raconte vraiment une histoire. Je trouve le clip de « Fuck them all » particulièrement réussi esthétiquement, notamment la fin où Mylène s’évanouit en poussière au souffle du vent…

Je suppose que vous avez rencontré Laurent Boutonnat ?
Oui, je l’apprécie beaucoup. J’ai eu l’occasion de travailler avec lui sur le clip « Les mots ». Le clip a été tourné juste après les attentats du 11 septembre. Seal a préféré ne pas prendre l’avion. Le tournage était une énorme machinerie, Laurent a été tourné à Arpajon avec des bassins gigantesques… et Seal a décidé de ne pas venir. Je suis donc allée tourner les plans de Seal aux Etats-Unis. Laurent m’a donné ses consignes. Je suis partie avec Jean-Marie Dreujou, un très grand chef opérateur qui a travaillé avec Laurent, mais aussi Jean-Jacques Annaud pour « Deux frères ». Ce tournage a vraiment été très sympa, mais aussi très bizarre. On a tourné le 11 octobre, je m’en souviendrais toute ma vie. C’était un mois après les attentats, l’ambiance était très tendue aux Etats-Unis. Seal est sous licence Warner Bros et l’épouse de la personne qui s’occupe de Warner était dans l’un des avions… C’était une ambiance vraiment très étrange. On a tourné pendant une journée des plans de Seal devant un fond vert et les raccords ont été faits à Paris.

Outre Mylène, vous avez travaillé avec beaucoup d’artistes français. Quels sont ceux qui vous ont marquée ?
J’ai beaucoup aimé Alain Chamfort, on a tourné avec lui un clip réalisé par Marcus (ndlr : « Mens »), à New York, dans un petit café. C’était aussi une histoire qui marchait bien, il était avec une fille, il lui chantait sa chanson, mais on pouvait voir sur un prompteur qu’il pensait l’opposé ! J’aime la douceur de la voix d’Etienne Daho. Mais c’est vrai que le rapport que j’ai avec Mylène est plus intime. Avec elle, il y a toujours une solution à trouver et un travail de réflexion mené ensemble. On n’a pas toujours la possibilité de faire ce genre de travail avec une maison de disques.

J’ai le sentiment que Mylène est l’une des rares artistes à pouvoir relativement s’affranchir de sa maison de disques…
Oui, bien sur, elle a ce privilège-là, mais c’est aussi un état d’esprit. Comme au sein des maisons de disques, il y a quelqu’un qui a le rôle de « manager marketing », les artistes attendent qu’on leur propose plein de choses. Laurent et Mylène n’ont jamais fait ça, ce n’est pas dans leur nature. Björk est, je pense, une artiste qui est très impliquée dans son travail, ainsi que Madonna. Avec les producteurs de C+C Music Factory, c’était pareil, on a construit ensemble une image pendant 4 années de collaboration exclusive. Ils ont été parmi les producteurs des années 90.

Quels sont vos projets actuels ?
Je travaille sur un long-métrage (ndlr : Anouk Nora a également participé à la production du long-métrage « O Jérusalem » d’Elie Chouraqui, en 2006), que je co-produis avec Vertigo, à Paris. C’est une comédie adaptée de l’ouvrage « Victor » (ndlr : Michèle Fitoussi, Grasset, mars 2007). Le film est en cours d’écriture, c’est Lisa Azuelo (ndlr : « Comme t’y es belle ») qui s’en charge et nous sommes en train de négocier avec l’agent d’un réalisateur qui serait idéal. Le tournage est prévu pour 2008, mais je ne peux pas en dire plus…


Mylène Farmer et vous
    

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